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Marc Bloch,
L'Étrange Défaite, Paris, éd. Gallimard Folio
Histoire, 1990, 326 p.
Préface
Par Stanley Hoffmann
In Marc Bloch L'Étrange Défaite, Paris, éd.
Gallimard Folio Histoire, 1990, 326 p.
Cinquante ans après la catastrophe de 1940, cinquante ans
après la rédaction de ce que son auteur a appelé,
modestement, ce " procès-verbal de l'an
40 ", le " témoignage " du grand historien,
résistant mort pour la France, reste l'analyse la plus pénétrante
et la plus juste des causes de la défaite Tout le savoir
accumulé n'a fait que confirmer la profondeur et l'exactitude
du jugement que, tout de suite après l'effondrement, cet
ancien combattant des deux guerres mondiales avait porté
sur le drame national.
(p. 11)
Ce qu'il a, le premier, démontré et démonté,
c'est la cause immédiate d'une débâcle sans
précédent : " l'incapacité du commandement
". La défaite de 1940 fut d'abord une défaite
militaire, et elle provenait non, comme on a d'abord voulu le croire,
de l'infériorité numérique des forces et des
armements mis en ligne par la France et l'Angleterre, mais d'une
faillite intellectuelle et d'une faillite administrative. Sur celle-ci,
le témoignage du capitaine Bloch est précieux, et
il a été complété par beaucoup d'études
systématiques : excès de paperasse, mauvais organisation
des liaisons et du renseignement, multiplication des échelons
et des grades, fragmentation du haut commandement, rivalités
des services et des chefs, routine d'un " dressage " qui
n'a rien de commun avec la vraie discipline, peur des " histoires
" et aversion pour les sanctions, dilution des responsabilités,
etc.
(p. 12)
Il s'agit de l'abrutissement provoqué par le dogme
de la guerre défensive, c'est-à-dire par la "
leçon " des combats de 1914-1918 érigée
en doctrine, malgré toutes les différences technologiques
et politiques entre les circonstances de la Première Guerre
et celles de la Seconde. Ce que Bloch a mis en accusation, c'est
à la fois une méthode de formation fondée sur
le verbalisme et les " idées générales
" (Bloch rejoint ici le mépris de Charles de Gaulle
pour le dogmatisme tatillon de la pensée militaire d'après
1918) et un système de promotion qui plaça à
la tête des armées françaises des vieillards
incapables de remettre en cause leur interprétation de leur
victoire passée, c'est-à-dire de se remettre en cause
- incapables, de ce fait, de réagir comme l'avait fait Joffre
après les désastres de l'été 1914. La
stratégie française consistait à tout prévoir
dans le détail - mais à partir d'un tout petit nombre
d'hypothèses sur la stratégie adverse probable
" ce furent deux adversaires appartenant chacun à un
âge différent de l'humanité qui se heurtèrent
sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé
les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la
sagaie contre le fusil. Mais c'est nous, cette fois, qui jouions
les primitifs. "
Pourtant Bloch savait aussi que " les états-major ont
travaillé avec les instruments que le pays leur avait fournis
", et vécu dans une " ambiance psychologique qu'ils
n'avaient pas tout entière créée "
Bloch se livre à un " examen de conscience du Français
" qui est l'acte d'un citoyen et d'un historien Il est
sévère pour une droite dont le défaitisme fut,
" presque tout au long de notre destin ", une " constante
tradition ", et qui, entre les deux guerres, passa du chauvinisme
à ce que les Anglais ont nommé appeasment. Et l'historien
de la France rurale est sarcastique envers le culte vichyssois du
retour à la terre : " c'est seulement dans les églogues
que le village fait figure d'un asile de paix " ; la "
littérature du renoncement " qui, entre les deux guerres,
s'en prenait à l'" américanisation " et
à la machine condamnait la France au déclin : "
Ce qui vient d'être vaincu en nous, c'est précisément
notre chère petite ville ". (p. 12 à 14)
Le citoyen qui parle de la sorte ne ménage personne.
Ni une bourgeoisie " aigrie ", incapable de comprendre
l'" élan des masses vers l'espoir d'un monde plus juste
" et encline à considérer le régime politique
" corrompu jusqu'aux moelles " et le peuple " dégénéré
". Ni des syndicats ouvriers (ou des syndicats de fonctionnaires)
braqués sur les " petits sous ", sur " les
profits du présent " auxquels se bornaient leurs regards,
et sur un pacifisme incapable de distinguer " entre le meurtre
et la légitime défense ". Ni les grandes écoles
et les universités où régnaient les "
fils de notables ", la cooptation, et aussi " routine,
bureaucratie, morgue collective ". Ni un enseignement voué
au bachotage et méfiant envers l'initiative et l'observation.
Ni un marxisme figé, aussi hostile à toute hérésie
que la pensée militaire officielle. Ni un état-major
enfermé derrière " un mur d'ignorance et d'erreur
", en désaccord avec la vie politique du pays, et dont
les chefs " ont estimé très tôt naturel
d'être battus " . Ni un régime plus faible que
méchant. Ni une politique étrangère arrogante
et sans rapport avec la puissance diminuée de la nation,
après l'épuisante victoire de 1918. Ni lui-même
et ceux qui, comme lui, avaient " une langue, une plume, un
cerveau ", mais, " par une sorte de fatalisme ",
ne s'en étaient pas servi pour informer et instruire la collectivité.
Fiers d'avoir été, dans leurs tâches quotidiennes,
" de bons ouvriers ", ils faillirent au devoir d'être
de bons citoyens, et de lutter pour cette " vertu " que
la Révolution française et, avant elle, Montesquieu,
avaient proclamée indispensable à tout État
populaire.
(p. 14 et 15)
Extrait de l'Etrange défaite de Marc Bloch, chapitre I: Présentation
du témoin, Ed. Franc-tireur, Paris, 1946, in-12 broché,
couverture imprimée; rééd. Gallimard, 1990
"Ces pages
seront-elles jamais publiées? Je ne sais. Il est probable en
tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues,
sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat.
Je me suis cependant décidé à les écrire.
L'effort sera rude: combien il me semblerait plus commode de céder
aux conseils de la fatigue et du découragement! Mais un témoignage
ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur et
je ne puis me persuader que celui-ci doive être tout à
fait inutile. Un jour viendra, tôt ou tard, j'en ai la ferme
espérance, où la France verra de nouveau s'épanouir,
sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons,
la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers
cachés s'ouvriront; les brumes, qu'autour du plus atroce effondrement
de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler
tantôt l'ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront
peu à peu; et, peut-être, les chercheurs occuper à
les percer trouveront-ils quelque profit à feuilleter, s'ils
le savent découvrir, ce procès verbal de l'an 1940."