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Marc Bloch, 1886-1944
une biographie impossible
un livre d'Étienne Bloch
avec la collaboration d'Alfredo Cruz-Ramirez.
Préface de Jacques Le Goff
Éditions Culture & Patrimoine en Limousin.
Communication
au colloque de Berlin, 25 avril 1997
Il
y a quelque chose d'inhumain chez les grands hommes. Leurs qualités,
quelquefois leurs défauts aussi se présentent avec
des dimensions si différentes des nôtres qu'on ne sait
trop comment appréhender leur personnalité. On peut
seulement les situer dans le temps, mais on ne dispose pas des moyens
permettant de les connaître et de les comprendre pleinement.
C'est sans doute l'obstacle le plus redoutable au dessein de tracer
un portrait fidèle et complet de Marc Bloch. A la vérité,
il en existe bien d'autres que je pointerai au passage.
Il est normal,
lorsqu'on se propose de raconter la vie d'un homme, de distinguer
entre la vie publique et la vie privée, sans pour cela vouloir
élever des barrières trop étanches entre ces
deux aspects de la vie. La vie privée doit-elle être
une chasse gardée entourée de barrières infranchissables
? Les proches et les amis doivent-ils s'interdire de dévoiler
la vie privée de l'homme qu'ils ont connu? Les opinions divergent.
Par exemple, deux de mes frères estiment que toute révélation
sur la vie intime de leur père constitue un viol. Pour eux
le secret doit se poursuivre au delà de la mort. Ils sont
convaincus aussi que l'oeuvre d'un créateur doit s'apprécier
à travers son oeuvre et que la personne de son créateur
importe peu ; l'oeuvre vit par elle-même ; elle se suffit
à elle même. Seule elle apporte à son auteur
le renom ; il est inutile de connaître les ressorts qui ont
conduit à sa naissance. La conséquence d'une telle
opinion est qu'il ne faut attendre de mes deux frères aucun
témoignage public sur leurs rapports avec leur père
et sur leurs sentiments ; ils sont opposés à la publication
de tout document de caractère privé, par exemple la
correspondance échangée entre Marc Bloch, ses enfants,
sa femme ou ses parents.
Ils ont ainsi bonne conscience lorsqu'ils
se dispensent de témoigner. Lorsqu'il s'agit d'une vie banale
(et dans mon esprit vie banale n'équivaut pas à vie
médiocre ; je veux simplement dire par là que la cette
vie , fut-elle celle d'un grand savant, ne se détache pas
par des traits particuliers de la vie de ses contemporains), je
partage l'avis de mes frères, non pas par respect de leur
vie privée, mais parce qu'à mes yeux cette vie n'offre
aucun intérêt particulier. Tout change, lorsque, comme
dans le cas de Marc Bloch, l'oeuvre, mondialement reconnue, se combine
avec une vie et un destin exceptionnels. Alors, selon moi, on doit
s'intéresser à tous les aspects de cette vie et chercher
à la connaître dans tous ses compartiments. Mon ambition
quasiment irréalisable serait de pouvoir faire revivre le
citoyen, l'enseignant, le chercheur, le père de famille,
le savant et l'homme intime quasi secret, celui le plus difficile
à atteindre, mais le plus profond.
J'ai
toujours pensé que pour ceux qui ont côtoyer Marc Bloch
au cours de sa vie, c'était un devoir de témoigner
; ses proches, ses amis et ses collègues n'ont guère
ressenti ce sentiment. Je suis l'un des seuls à avoir éprouvé
ce besoin de témoigner. A Chicago, en 1948, j'ai voulu jeter
sur le papier les quelques souvenirs que j'avais de mon père
, de notre vie quotidienne ; je l'ai fait maladroitement ; j'ai
réalisé, après avoir obtenu l'avis de camarades
que mon essai ne méritait pas la publication. Quelques une
des information contenues dans ce petit mémoire me sont encore
utiles aujourd'hui. mais ce n'est pas du tout dans l'esprit de cet
essai que j'ai préparé cette communication.
Depuis
des années, au moyen de mes souvenirs et de quelques recherches,
je m'efforce, par touches successives, de dessiner les contours
de la personnalité et de la vie de Marc Bloch. A Paris, il
y a une dizaine d'années, j'ai surtout fait appel à
mes souvenirs et j'ai tenté de tracer un portait de l'homme
et du paterfamilias aux côtés duquel je vivais. La
même année, à Chicago, j'ai étendu le
tableau à l'enseignant et au patriote. L'année dernière,
à Rome, j'ai insisté sur le couple indissoluble que
mon père formait avec ma mère et sur leur destin tragique
parallèle. Bien entendu je n'ai pu éviter de me répéter,
mais à chacune de mes communications publiques sur mon père,
j'ai adopté un autre point de vue. Il en sera de même
aujourd'hui, en Allemagne.
J'adopte
un tout autre point de vue : je me place dans la position de l'observateur
qui, d'un, point surélevé, domine toute la scène
et embrasse d'un coup d'oeil la vie de son héros. Dans cette
vie je reconnais deux zones obscures et entre les deux une zone
un peu plus claire mais, seulement partiellement éclairée.
C'est ce découpage que je vais utiliser pour parler de la
vie de Marc Bloch. Mais avant de pénétrer plus avant
dans ces différentes zones, je vais vous donner un aperçu
général de cette vie. Selon nos critères actuels,
cette vie fut courte : 58 ans ; elle s'est essentiellement déroulée
pendant la première moitié du XXe siècle. Sur
ces 58 ans, mises à part l'enfance et la jeunesse, vingt
ans seulement d'une vie que l'on peut qualifier d'ordinaire
: la vie d'un homme qui s'écoule dans la paix auprès
d'une femme chérie et d'enfants aimés, en contact
étroit avec quelques amis très chers, une vie de travail
partagée entre le bureau, les salles de cours, les bibliothèques
et les archives, entrecoupée par des loisirs variés
et de quelques voyages ; une vie aussi peuplée de deuils
: en l'espace de dix ans, perte d'un frère aîné,
mort à l'âge de 42 ans, un père mort l'année
suivante, une beau-père et une belle-mère décédés
à un an d'intervalle, à la fin des années 1920.
Vingt ans dont la diversité et la plénitude donnent
à cette vie un caractère exceptionnel : une oeuvre
considérable : quatre ouvrages écrits de son vivant
et deux ouvrages posthumes, des centaines d'articles dans de multiples
revues, la fondation et la codirection d'une revue, trois résidences
successives, à Strasbourg, en dix sept ans, une résidence
à Paris et une résidence secondaire dans la Creuse
; pour couronner le tout, ce grand savant a eu six enfants.
Aux deux extrémités de la vie
d'adulte, encadrant ces vingt ans, deux ruptures dans la vie de
l'intellectuel : cinq ans de guerre 1914-1919, expérience
partagée par des millions de contemporains, puis, à
la fin de la vie, à nouveau cinq ans occupés par la
guerre et un lendemain de guerre ayant provoqué un bouleversement
du genre de vie, achevé par une année entière
d'engagement total dans la Résistance et de vie clandestine
et active, expérience quasi unique pour les hommes de la
génération de Marc Bloch.
I - LA PERIODE DE CRISE
1939 - 1944
J'ai
préféré employer le terme de crise et non celui
de rupture que j'avais annoncé ; je trouve celui de crise
beaucoup plus expressif. Ces cinq ans d'une période de crise
qui s'achèvent par la mort débutent par une zone de
relative clarté : la séparation avec sa famille et
la guerre 1939-40. C'est l'un des moments de la vie de Marc Bloch
où les informations sont les plus détaillées,
simplement parce que Marc Bloch les a données lui-même,
dans l'ouvrage qu'il a rédigé pendant l'été
1940 et qui a été publié sous le titre de L'étrange
défaite. Dans le premier chapitre Présentation
du témoin, figure son seul texte autobiographique ; il
y raconte qui il est, ce que fut sa vie jusqu'à la seconde
guerre mondiale et raconte tout ce qui lui est arrivé depuis
son départ de la Creuse le 26 août 1939. Ce récit
permet de retracer avec beaucoup de fidélité son itinéraire.
Les chapitres suivants, complétés par les lettres
qu'il m'a écrites pendant la drôle de guerre et que
j'ai fait publier, permettent de se rendre compte assez bien des
sentiments qu'il éprouvait tant à l'égard de
sa famille que devant les événements dramatiques qu'il
vivait. Ce tableau serait encore plus complet si ses lettres écrites
à ma soeur Alice avaient été publiées
mais, pour des raisons que j'ai signalé plus haut, deux de
mes frères se sont opposés à cette publication.
Je me contente ici de résumer les étapes de son parcours
: capitaine de réserve du service d'état-major, on
le trouve d'abord à Strasbourg dans un état-major
de subdivision où il s'occupe de la mobilisation, puis son
petit groupe se déplace à Molsheim, et enfin à
Saverne ; de là il obtient de rejoindre une position plus
exposée, celle de l'état-major de la première
armée, stationné à Bohain (dans le Nord) ;
après avoir été affecté quelque temps
en qualité d'officier de liaison à l'état-major
de l'armée britannique, il change de fonctions et est chargé,
au 4e bureau, du service de ravitaillement en carburant ; à
ce poste, il participe à toute la campagne du Nord et se
déplace au fur et à mesure du recul des armées
françaises ; c'est ainsi qu'il fuit le 28 mai vers Dunkerque
et réussit à s'embarquer pour l'Angleterre le 31 mai
; le lendemain ou le jour même, il embarque de Plymouth pour
Cherbourg où il débarque le 2 juin ; pendant la première
quinzaine de juin, il est au repos à Thury-Harcourt, dans
le Calvados, où l'on tente de reconstituer une armée
; le 17 juin, lors de l'entrée des troupes allemandes dans
la ville, il est à Rennes ; il revêt des vêtements
civils, s'inscrit sous son nom à l'hôtel et vit ainsi
jusqu'à l'armistice ; il rejoint ensuite des amis à
Angers et de là se dirige vers Guéret et retrouve
ses enfants au début de juillet à Fougères.
Pendant sa convalescence de la fièvre typhoïde , en
1915, Marc Bloch avait éprouvé le besoin de raconter
ses premiers mois de campagne ; il reprend son récit, interrompu
à son retour au front, en 1917 et l'abandonne bientôt
définitivement (ce sont Les Souvenirs de guerre, publiés
dans un des Cahiers des Annales et repris dans Ecrits
de guerre - 1914-1918). En 1940, Marc Bloch a éprouvé
le même besoin qu'en 1915, mais cette fois-ci, il l'a mené
à son terme.
Les
quatre ans qui se suivent peuvent se diviser en trois périodes
: Clermont-Ferrand, Montpellier et Lyon de mars 1943 à juin
1944. Clermont-Ferrand est celle de l'installation dans une nouvelle
vie, marquée par l'inconfort, les préoccupations d'organiser
un départ pour les Etats-Unis, les graves ennuis de santé
de ma mère, les attaques successives subies par ma grand-mère
et son décès en mai 1941. C'est celle aussi de la
polémique avec Lucien Febvre sur la publication des Annales,
polémique qui avait si cruellement blessé mon père.
C'est aussi une certaine atonie intellectuelle et beaucoup d'angoisses.
Imaginez un instant ce qu'a pu être la vie d'un homme, habitué
à un certain confort, enfermé dans un appartement
exigu où s'agglutinaient neuf personnes, sans aucune aide
domestique, où la chambre de mes parents servait aussi de
salle à manger et où mon père ne disposait
d'aucun espace pour travailler ; la vie d'un professeur , dans une
ville étrangère, privé de ses notes et de sa
bibliothèque ; de ce Français rejeté de la
communauté nationale et qui voyait l'avenir bouché
devant lui, essayant vainement de partir pour les Etats-Unis avec
toute sa famille dont il ne voulait laisser personne. Et, à
toutes ses angoisses s'ajoutaient de constantes inquiétudes
pour la santé de sa femme.
Curieusement,
au cours de l'été 1941, on assiste à une espèce
de renaissance qui va se poursuivre au cours de l'année universitaire
1941-42, à Montpellier et l'été 1942, à
Fougères. C'est pendant cette période que Marc Bloch
rédige la première version d' Apologie
pour l'histoire ou métier d'historien, qu'il
reprendra entièrement au cours de l'été 1942
et dont il continuera la rédaction jusque dans les premiers
mois de 1943. En mai 1942, il avait retrouvé ses notes et
ses dossiers scientifiques qui avaient été transportés
de Paris à Montpellier par une camionnette du secrétariat
d'état à l'Instruction publique. En dépit du
mauvais accueil qu'il reçoit à la Faculté des
lettres de l'université de Montpellier, il y professe deux
cours que j'ai suivis qui prolongeaient des cours commencés
l'année précédente à l'université
de Strasbourg et qui illustraient son implication de plus en plus
profonde dans l'histoire économique : un cours sur la monnaie,
du sou carolingien au franc de germinal (ce et un cours sur l'évolution
économique de la France de 1848 à 1880. Les cours
sur la monnaie auxquels Fernand Braudel a joint un cours de 1937-38
ont servi à l'élaboration du Cahier des Annales, n°9,
intitulé Esquisse d'une histoire
monétaire de l'Europe. Par contre, le cours sur
l'évolution économique de la France a disparu ( j'ai
expliqué ailleurs dans quelles circonstances) et je considère
que c'est une perte irréparable. Outre ses activités
d'enseignant et de chercheur, à Montpellier, Marc Bloch avait
des activités dans la Résistance dont on ne connaît
pas l'ampleur ; elles semblent avoir consisté essentiellement
dans la réflexion et la préparation des réformes
envisagées pour les lendemains de la libération de
la France et sans doute aussi, à organiser les mouvements
de résistance dans la région méditerranéenne.
La
dernière année de cette période est celle de
la Résistance et de l'exécution. J'ai peut-être
un souci excessif de la preuve dans les détails et je vais
sans doute vous surprendre en insistant sur un détail de
l'exécution de Marc Bloch , qui apparemment ne porte pas
à conséquence. Je tiens pourtant à tordre définitivement
le coup à une légende, ce qui est peu probable : George
Altman a écrit dans l'avant propos de l'Etrange
défaite : "Marc Bloch est tombé
le premier en criant "Vive la France". Il n'en savait
rien. Le seul témoin de l'exécution qui s'est exprimé,
est l'un des deux survivants du massacre ; il a déposé
au cours de l'instruction devant le tribunal militaire de Lyon qui
avait abouti à la condamnation à mort par contumace
de Klaus Barbie ; il n'a jamais mentionné Marc Bloch. Les
conditions même de l'exécution, rapportées par
ce témoin, rendent peu vraisemblable le cri qu'aurait poussé
Marc Bloch. En effet, voici ces circonstances : une camionnette
dans laquelle se trouvent 30 détenus extraits de la prison
de Montluc, précédée d'une conduite intérieure
occupée par des officiers et sous officiers allemands appartenant
au S.D. (Siecher Dienst - service de sécurité de la
Gestapo), suivie d'une autre conduite intérieure, s'arrête,
à la tombée de la nuit, sur une petite route, à
hauteur d'un pré clôturé par de hauts buissons.
Quatre tueurs, dont deux civils et deux militaires, armés
de mitraillettes se placent à l'entrée du pré.
Les détenus descendus de la camionnette quatre par quatre
son démenottés et reçoivent l'ordre d'entrer
dans le pré. Au fur et à mesure de la pénétration
de ces hommes dans le pré, tournant le dos à leurs
bourreaux, ils sont abattus à la mitraillette. Sans doute
attendaient-ils la mort ? Il est possible que certains d'entre eux
aient crié. Ce qui est sûr, en tout cas est que le
survivant, qui n'a identifié personne, ne pouvait imputer
à personne en particulier le ou les cris qu'il aurait entendus.
Le succès de la légende qui a entouré l'exécution
de Marc Bloch est révélateur de la force de certains
clichés. On croit ajouter à la gloire d'un homme une
dernière touche lorsqu'on met dans sa bouche des paroles
aussi éclatantes que celles de "Vive la France".
Ce cri rappelle aussi toutes les images de la cérémonie
de la fusillade par un peloton d'exécution, popularisées
par la littérature et, aujourd'hui, par les films et les
media, à tel point que, même ici, dans le cas du massacre
de Saint-Didier-de-Formans, sans crainte de falsifier la vérité,
on utilise, pour évoquer la mort de ces 28 résistants,
le terme pudique de "fusillés". Une mort anonyme
sans manifestation extérieure en perd-elle pour cela sa grandeur
? Je dis anonyme, il vaudrait mieux dire sous un nom d'emprunt.
Marc Bloch est en effet mort sous le nom de Maurice Blanchard, nom
sous lequel il était connu dans la vie officielle. C'est
du reste pour moi une question à laquelle on ne m'a jamais
proposé de réponses satisfaisante. Pourquoi, connaissant
sa véritable identité, que, selon le témoignage
de mon cousin germain que personne n'a jamais confirmé, il
aurait révélé lui-même à ses tortionnaires,
les autorités allemandes ont-elles continuer à l'identifier
par le nom qui figurait sur ses fausses pièces d'identité
?
L'exécution
de mon père fut le terme du moment le plus extraordinaire
de sa vie : la Résistance ; c'est pourtant le plus mal connu.
Il est évident que, de par sa nature même, la vie clandestine
laisse peu de traces, mais ce n'est pas la seule explication de
ce manque d'informations : les témoins n'ont pas parlé
ou peu parlé, et les historiens ont trop attendu pour s'intéresser
à la Résistance et recueillir la documentation orale
ou écrite. A mon avis, aujourd'hui il est trop tard et le
tableau s'il pourra être améliorer, ne sera jamais
complet. En ce qui concerne Marc Bloch, pour Clermont-Ferrand, on
ne sait rien; pour Montpellier, l'information est squelettique :
quelques documents conservés du Cercle de Montpellier et
les souvenirs d'un de mes frères et les miens. Nous croyons
tous deux qu'il occupait un poste de responsabilité dans
le mouvement Combat ou celui qui l'avait précédé
le mouvement Liberté ; cette conviction repose sur le fait
que nous avons toujours eu l'impression que mon père était
au courant de nos activités aux groupes francs Combat, dont
j'ai appris, après la guerre, que nous faisions partie, alors
qu'il n'était jamais question entre notre père et
nous de nos activités clandestines réciproques. Pour
Lyon, les travaux de Dominique Veillon et les témoignages
montrent que les activités de Marc Bloch ont été
assez variées : il a fait partie du comité directeur
du mouvement Franc-Tireur ; dès juillet 1943, il a été
désigné par son mouvement comme délégué
au directoire régional des M.U.R. (Mouvements unis de la
Résistance) ; il a joué un rôle important dans
la revue du Comité Général d'Etudes Les
Cahiers politiques, où il a fait paraître
plusieurs articles ; il a collaboré à plusieurs revues
clandestines : le journal Franc-Tireur,
La Revue libre, Le Père Duschene ; en 1944, il
est devenu coresponsable de la diffusion du journal Franc Tireur
dans la région ; il a été chargé de
la préparation du Jour J pour la région lyonnaise
( jour de l'insurrection et de la mise en place des nouveaux pouvoirs).
Jean-Pierre Lévy, fondateur et chef du mouvement Franc-Tireur
qui, semble-t-il, l'a peu connu, avait un profond sentiment d'admiration
pour Marc Bloch. Il avait été frappé par "la
modestie du professeur à la carrière si brillante,
qui acceptait de se placer sous l'autorité clandestine de
l'homme de 30 ans sans carrière derrière lui, que
j'étais à l'époque". Comme bien d'autres
camarades, il lui reconnaissait aussi des qualités exceptionnelles
d'organisateur, de précision et d'exactitude. Résumant
l'engagement dans la Résistance et les activités de
Marc Bloch, voici ce que déclarait Jean-Pierre Lévy
au cimetière du Bourg d'hem, le 14 octobre 1977, lors de
la cérémonie organisée pour le transfert des
cendres de Marc Bloch de Saint-Didier-de-Formans au Bourg d'hem
: "Démocrate, Républicain, Marc Bloch sut à
la fois accomplir avec un dévouement total les tâches
les plus humbles, les plus modestes, celles qui étaient le
pain quotidien de chacun d'entre nous et être un des dirigeants
de la Résistance. Pour aider à rétablir l'honneur
de cette France à laquelle Marc Bloch était si attaché,
et contribuer à lui faire retrouver l'indépendance
perdue, il sut mettre à son service ses qualités d'homme
d'action et la richesse exceptionnelle de sa pensée et de
sa plume en même temps que son expérience d'historien".
II
- L'enfance, la jeunesse et la formation
Enjambons
les vingt ans de vie normale et venons en maintenant aux premiers
temps de la vie qui précèdent la première crise.
D'une manière un peu artificielle, qui se justifie, faute
d'autres repères, je distingue deux périodes : le
temps qui s'écoule de la naissance à l'entrée
à l'Ecole Normale supérieure, à 18 ans, 1886-1904
et les dix ans qui suivent, le temps de la formation dans lequel
j'englobe les deux ans d'enseignement secondaire . Sur l'enfance
et la jeunesse, aucun témoignage, aucune correspondance,
le black-out total. Quelques photos du jeune garçon avec
ses parents ou son frère aîné auquel il vouait
une grande admiration. Une plus grande clarté sur le lycéen
pour les cinq dernières années de sa scolarité
à Louis-le-Grand, grâce à deux documents : son
palmarès au lycée et surtout son livret scolaire,
rapatrié de Moscou. A la lecture de ces deux documents, Marc
Bloch apparaît comme un élève hors pair, toujours
premier de sa classe et collectionnant les prix aussi bien au lycée
qu'au concours général. Il est assez remarquable que
si le futur historien a obtenu en classe de philosophie le premier
prix d'histoire, la même année, déjà
lauréat du premier prix d'histoire naturelle dans sa classe,
il était à nouveau lauréat du premier prix
d'histoire naturelle au concours général. On peut
supposer, mais sur ce point je ne possède aucun renseignement,
que tout au long de sa scolarité, dans les petites classes,
il ait toujours été un élève brillant.
J'imagine que l'enfant Marc Bloch devait être un petit garçon
timide, réfléchi et studieux qui ne devait guère
s'éloigner du cocon familial et qu'il a du être élevé,
surtout par sa mère, dans une grande discipline et avec une
certaine rigueur, dont il n'a jamais du souffrir. Si j'en crois
mon expérience de lycéen, il ne devait pas avoir beaucoup
d'amis au lycée ; en effet les premiers de la classe, s'ils
sont jalousés et enviés, n'attirent guère la
sympathie de leurs camarades moins doués et moins travailleurs.
Néanmoins, je crois que la profonde amitié qui liait
Marc Bloch à Jacques Massigli, devenu avocat au Conseil d'Etat
et à Paul Lévy, mathématicien, devenu professeur
à l'Ecole Polytechnique, datait du Lycée Louis-le-Grand.
Le
même flou entoure sa scolarité à l'Ecole normale
supérieure, interrompue par un an de service militaire, son
séjour en Allemagne et ses trois ans comme boursier de la
Fondation Thiers. On connaît avec une certaine précision
les dates des moments les plus importants qui ont jalonné
ces années, mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Bien
entendu, on sait que le séjour en Allemagne a eu beaucoup
d'importance dans sa formation et sa réflexion. Peter Schöttler,
sur ce dernier point vous en dira beaucoup plus ; il vous parlera
certainement de l'importance de son bagage germanique avant son
arrivée à Berlin et de l'influence que ses maîtres
allemands ont eu sur son oeuvre. Les trois années à
la Fondation Thiers ont certainement été des années
de travail intensif, surtout centrées, je crois, sur les
recherches nécessaires à l'élaboration de sa
thèse sur les paysans de l'Ile-de-France
à l'époque du servage. Dans un ouvrage
récent, Madame Suzan Friedman a essayé de montrer
quelle importance avait eu sur la pensée sociologique et
géographique de Marc Bloch la fréquentation de ses
camarades de la Fondation. D'autres historiens ont cru pouvoir affirmer
que l'intérêt de Marc Bloch pour les rois thaumaturges
était aussi venu des rencontres de Marc Bloch à la
Fondation Thiers. Pour moi, ces opinions, parfaitement légitimes
ne sont que des hypothèses, car il n'existe ni document,
ni témoignage pour les confirmer ou les infirmer.
Sur
les deux années d'enseignement au lycée, d'abord à
Montpellier et ensuite à Amiens, rien ne permet de se faire
une idée de la vie de Marc Bloch. Sur son enseignement et
ses méthodes, il pourrait être intéressant pour
les spécialistes de consulter les cours qu'il a professés,
rapatriés, comme le livret scolaire, de Moscou et qui se
trouvent maintenant aux Archives nationales.
III - La grande guerre
La
première crise qui bouleversa la vie de Marc Bloch fut la
grande guerre. En réunissant des documents qu'il avait mis
de côté et en y ajoutant deux de ses écrits
concernant directement la guerre, Les Souvenirs
de guerre et l'article sur les Fausses
nouvelles de la guerre, nous avons rassemblé,
Stéphane Audoin-Rouzeau et moi tout ce qui est relatif à
la grande guerre de Marc Bloch. Ce livre, (Ecrits
de guerre 1914-1918), s'il permet de connaître avec beaucoup
de précision le parcours de Marc Bloch de 1914 à 1918
et ses activités d'officier de renseignements, s'il contribue
à montrer l'importance que l'expérience de la guerre
a eu dans l'oeuvre de Marc Bloch, ce qu'avait déjà
bien mis en lumière Guinzburg et plus récemment Ulrich
Raulff, ne donne qu'une idée incomplète de la manière
dont Marc Bloch a vécu la guerre. Par contre, ses deux testaments
successifs écrits en 1915 et 1917 révèlent
l'intensité du sentiment patriotique, mais si la forme littéraire
qu'il en donne n'était pas particulièrement remarquable,
ce sentiment apparaîtrait très banal, car il était
partagé par les combattants de tous les pays et constituait,
je crois, l'un des moteurs du soldat allemand, russe, anglais, français,
serbe, autrichien, italien ou turc qui a permis à des millions
d'hommes de supporter pendant cinq ans les horreurs de la guerre.
A ce sentiment patriotique, il faut ajouter cette croyance absurde
que la victoire de l'ennemi mettrait en péril la civilisation
et le mode de vie du pays dont on était le ressortissant.
Peut-être la guerre de Marc Bloch revêt-elle
aux yeux des militaires un caractère exemplaire. Comment
expliquer autrement les hommages que ces deux dernières années
les militaires lui ont rendu ? Je les rappelle : en mai 1995, la
promotion des E.O.R (élèves officiers de réserve)
des Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan), jeunes gens accomplissant
une partie de leur service national dans une école d'officiers,
a choisi comme nom de baptême "capitaine Marc Bloch"
; en août 1996, la promotion des ORSEM (officiers de réserve
du service d'état-major), de l'Ecole supérieure des
ORSEM, a choisi, elle aussi, le nom de Marc Bloch, comme parrain
de leur promotion. Certes, les deux fois, l'initiative du choix
est venue de jeunes historiens, mais la hiérarchie militaire
qui doit donner son accord, a approuvé le voeu des élèves
et lui a donné la force d'une décision. Les militaires
ont reconnu Marc Bloch comme l'un des leurs et comme l'un des plus
valeureux. Ils ont salué en lui le patriotisme, le courage
et le mépris du danger, qui sont des qualités particulièrement
mises en valeur dans chacune des citations de Marc Bloch. Ils ont
aussi rendu hommage à une carrière, sortant, à
leurs yeux, de l'ordinaire ; le colonel, historien de l'armée,
qui avait préparé la cérémonie de baptême
à l'Ecole Militaire, le 23 août 1996, me disait qu'il
ne connaissait pas d'autres exemples d'un sergent en 1914 devenu,
en 1918, capitaine adjoint du commandant de son régiment.
Cette insistance des militaires, cinquante
ans après sa mort, à annexer Marc Bloch, paraît
un peu paradoxale lorsqu'on se souvient des jugements sévères
de L'étrange
défaite sur les chefs militaires auxquels
il reproche leur étroitesse d'esprit, leur manque d'imagination
et leur ignorance de la société dans laquelle ils
vivent. Mais ce paradoxe n'est peut-être qu'apparent, pour
la bonne raison que la carapace des généraux est comme
la peau du rhinocéros qu'aucun projectile ne peut transpercer
: les critiques glissent sur eux ; et si, par exception, l'un de
nos généraux actuels avait la peau plus tendre, il
pourrait toujours se dire qu'il est différent de ses prédécesseurs,
que l'armée a changé depuis 1940 et que les critiques
pertinentes de Marc Bloch ne le concernent pas.
IV
- Les vingt ans de vie normale.
1919-1939,
période de maturité et de plein épanouissement
: 17 ans à Strasbourg, 3 ans à Paris ; obtention d'un
poste à l'université, mariage, fondation d'une famille
et production d'une oeuvre considérable. L'oeuvre est de
mieux en mieux connue ainsi que les conditions de son élaboration.
Curieusement, je suis le seul à avoir donné quelques
renseignements sur l'homme et sa vie quotidienne. Grâce à
la publication de la correspondance entre Marc Bloch et Lucien Febvre,
on peut se faire une idée du directeur d'une revue et de
la place très importante que cette fonction a tenu dans la
vie de Marc Bloch entre 1929 et 1939. Cette correspondance éclaire
aussi l'étroitesse des liens qui unissaient les deux hommes,
encore que, même aidée de cette correspondance, la
nature exacte de ses liens est difficile à percevoir. Sans
aucun doute, malgré certaines divergences il existait entre
les deux amis une communauté d'objectifs intellectuels, une
conception analogue de l'histoire, un intérêt réciproque
pour la vie familiale de l'autre, mais en dehors de cela on n'a
pas l'impression qu'il existait beaucoup d'autres points communs.
Parmi ses collègues, seul Lucien Febvre a témoigné,
même s'il s'est mis tout autant en scène que celui
sur lequel il informait. Selon moi, le silence des collègues
tient à plusieurs raisons : la plus probables, sans doute,
est la paresse ; une autre s'explique par l'incapacité où
se rencontrent beaucoup de personnes, même s'ils sont de grands
savants ou de distingués professeurs, de savoir parler d'un
autre homme. Je crois aussi que la plupart des contemporains de
Marc Bloch, qui l'ont connu et lui ont survécu, n'ont jamais
eu conscience qu'ils avaient été en contact avec un
être exceptionnel. Ils n'ont donc jamais éprouvé
le besoin de témoigner. Seuls ses élèves ont
ressenti ce besoin et ils ont été nombreux à
le faire, mais deux seulement ont su parler de l'homme et non pas
uniquement du professeur : Henri Brunschwig, qui a tracé
de lui le portrait le moins révérencieux, mais qui,
grâce à ce ton libre, donne de son maître une
image sincère et fidèle. L'autre est son élève
à l'Ecole primaire supérieure de Saint-Cloud, Monsieur
Pierre Goubert. Je ne peux résister au plaisir de citer un
passage des quelques pages qu'il lui consacre dans son livre de
mémoires, Un parcours d'historien:
"Nous découvrions aussi son regard, l'un des plus beaux
regards d'homme que j'ai jamais reçu : lumière, intuition,
profondeur, rigueur."
A
plusieurs reprises, j'ai déploré l'absence de témoignages,
de documents et de correspondance aidant à mieux connaître
la vie de Marc Bloch. Pendant longtemps, j'ai pensé que ce
vide , en ce qui concernait les lettres reçues par mon père,
s'expliquait par les circonstances parvenues dans nos résidences
pendant l'occupation : réquisition de l'appartement de Paris
et son occupation par des troupes allemandes ; réquisition
de la bibliothèque de mon père et son transport en
Allemagne ; occupation et pillage de notre maison de Fougères
par un maquis creusois, pendant l'été 1944. Il n'est
pas douteux que des documents et des papiers ont disparu au cours
de ces différents épisodes. Mais, aujourd'hui, je
suis moins sûr que là réside la véritable
explication de ces lacunes. Je me demande si véritablement
la réponse à l'absence de toute correspondance de
caractère privé ne réside pas plus simplement
dans l'habitude de mon père de ne pas conserver les lettres
de ses correspondants, sauf celles auxquelles il attachait une importance
particulière. Je trouve confirmation de cette hypothèse
dans deux observations : d'une part, on trouve sur certaines lettres
de Lucien Febvre la mention manuscrite de la main de mon père,
"à garder" - ce qui n'exclut pas qu'il ait conservé
de ce correspondant des lettres où ne figurent pas la mention
- , d'autre part, il existe dans les dossiers de mon père
un dossier intitulé Souvenirs des
disparus, où sous des chemises différentes
figurent des lettres de la mère de Marc Bloch aussi bien
que des lettres de Pirenne ou celles de Fritz Roerig qui ont été
publiées dans le premier numéro des Cahiers
Marc Bloch.
CONCLUSION
En
guise de conclusion , je vais tenter d'imaginer ce qu'aurait été
le destin de Marc Bloch , après la guerre, s'il avait survécu.
Était-ce une simple boutade ou une
hypothèse parfaitement plausible, lorsqu'il évoquait
avec Maurice Pessis, auquel il promettait le poste de proviseur
de lycée, sa future fonction de ministre de l'éducation
nationale ? En supposant, la réalisation de cette hypothèse,
à la Libération, je suis persuadé que Marc
Bloch n'aurait pu être qu'un ministre éphémère
du général De Gaulle. Si, en effet, à certains
égards, les deux hommes partageaient une certaine analyse
de la société française d'avant-guerre et avaient
des idées voisines sur les causes immédiates et lointaines
du désastre de 1940, je ne crois pas qu'il existât
beaucoup de point communs entre eux sur les remèdes à
apporter aux défauts de cette société et sur
la manière de construire une nouvelle démocratie.
Comme
beaucoup de résistants, Marc Bloch aurait-il été
tenté par la politique ? Cette hypothèse n'est pas
à exclure, mais rien ne permet de la retenir.
Aurait-il remis ses pas dans leurs empreintes
antérieures, en d'autres termes, aurait-il repris sa chaire
à la Sorbonne? S'il l'avait souhaité, son remplaçant,
Ernest Labrousse se serait-il retiré volontairement, rien
ne peut l'assurer ; l'exemple du recteur de l'académie de
Strasbourg, Terracher, révoqué par Vichy, qui a du
avoir recours au Conseil d'Etat pour évincer un résistant
qui avait pris sa place, a de quoi faire réfléchir.
Même si, selon Maurice Pessis, Marc
Bloch se plaisait à dire que, comme historien, il était
fini, je suis convaincu que, poursuivant ou non sa carrière
dans l'université, il aurait certainement écrit d'autres
livres. D'abord, il aurait certainement achevé Apologie
pour l'histoire ou métier d'historien, et,
dans sa forme définitive, le livre se serait sans doute appelé
: Métier d'historien.
S'il avait surmonté le différend qui l'avait opposé
à Gallimard pendant l'occupation, il aurait poursuivi la
publication d'autres volumes dans la collection Le
Paysan et la Terre qu'il dirigeait chez cet éditeur
et aurait fait paraître dans cette collection, soit une édition
rénovée des Caractères
originaux de l'histoire rurale française, soit un
nouveau livre sur l'histoire rurale. Peut-être même,
si la vie lui en avait laissé le temps, aurait-il réaliser
son programme , établi en décembre 1940 : Le
Premier Empire allemand - Histoire de la monnaie française
- Le peuplement des Etats-Unis - son roman policier.
Pour ma part, je suis persuadé que Marc Bloch aurait encore
beaucoup donné à la science historique, si sa vie
n'avait pas été brutalement interrompue.
Je pense que mon père aurait très
mal supporté son veuvage, mais sur ce chapitre de la vie
privée, nous entrons dans un sujet où toute prévision
est exclue et qu'il est vain d'explorer.
Une
dernière observation avant d'en terminer : mon père
s'est toujours présenté comme un débiteur et
non comme un créancier : débiteur à l'égard
de sa famille, débiteur à l'égard de son pays,
débiteur à l'égard de la science, débiteur
à l'égard de l'humanité. Il a toujours éprouvé
le besoin d'apurer sa dette. Il a toujours voulu donner à
sa vie un caractère utile.
Cette
position de l'homme s'oppose à celle du repos et de l'indifférence.
Elle exprime l'exigence de mettre au service de la cause pour laquelle
on lutte toutes ses qualités et même, s'il le faut,
sa vie. Chez Marc Bloch, il ne s'agit pas d'une cause unique, mais
de plusieurs causes de diverse nature : la science et en particulier
l'histoire ; le pays ; et même il ne faut pas hésiter
à employer le mot : l'humanité.
La
période de crise 1939 - 1944 L'enfance,
la jeunesse et
la formation La
grande guerre Les
vingt ans de vie normale Conclusion