Marc Bloch
L'homme, le combattant
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Marc Bloch, 1886-1944
une biographie impossible

un livre d'Étienne Bloch
avec la collaboration d'Alfredo Cruz-Ramirez.
Préface de Jacques Le Goff
Éditions Culture & Patrimoine en Limousin.

 



Communication au colloque de Berlin, 25 avril 1997

Il y a quelque chose d'inhumain chez les grands hommes. Leurs qualités, quelquefois leurs défauts aussi se présentent avec des dimensions si différentes des nôtres qu'on ne sait trop comment appréhender leur personnalité. On peut seulement les situer dans le temps, mais on ne dispose pas des moyens permettant de les connaître et de les comprendre pleinement. C'est sans doute l'obstacle le plus redoutable au dessein de tracer un portrait fidèle et complet de Marc Bloch. A la vérité, il en existe bien d'autres que je pointerai au passage.

Il est normal, lorsqu'on se propose de raconter la vie d'un homme, de distinguer entre la vie publique et la vie privée, sans pour cela vouloir élever des barrières trop étanches entre ces deux aspects de la vie. La vie privée doit-elle être une chasse gardée entourée de barrières infranchissables ? Les proches et les amis doivent-ils s'interdire de dévoiler la vie privée de l'homme qu'ils ont connu? Les opinions divergent. Par exemple, deux de mes frères estiment que toute révélation sur la vie intime de leur père constitue un viol. Pour eux le secret doit se poursuivre au delà de la mort. Ils sont convaincus aussi que l'oeuvre d'un créateur doit s'apprécier à travers son oeuvre et que la personne de son créateur importe peu ; l'oeuvre vit par elle-même ; elle se suffit à elle même. Seule elle apporte à son auteur le renom ; il est inutile de connaître les ressorts qui ont conduit à sa naissance. La conséquence d'une telle opinion est qu'il ne faut attendre de mes deux frères aucun témoignage public sur leurs rapports avec leur père et sur leurs sentiments ; ils sont opposés à la publication de tout document de caractère privé, par exemple la correspondance échangée entre Marc Bloch, ses enfants, sa femme ou ses parents.


Ils ont ainsi bonne conscience lorsqu'ils se dispensent de témoigner. Lorsqu'il s'agit d'une vie banale (et dans mon esprit vie banale n'équivaut pas à vie médiocre ; je veux simplement dire par là que la cette vie , fut-elle celle d'un grand savant, ne se détache pas par des traits particuliers de la vie de ses contemporains), je partage l'avis de mes frères, non pas par respect de leur vie privée, mais parce qu'à mes yeux cette vie n'offre aucun intérêt particulier. Tout change, lorsque, comme dans le cas de Marc Bloch, l'oeuvre, mondialement reconnue, se combine avec une vie et un destin exceptionnels. Alors, selon moi, on doit s'intéresser à tous les aspects de cette vie et chercher à la connaître dans tous ses compartiments. Mon ambition quasiment irréalisable serait de pouvoir faire revivre le citoyen, l'enseignant, le chercheur, le père de famille, le savant et l'homme intime quasi secret, celui le plus difficile à atteindre, mais le plus profond.

J'ai toujours pensé que pour ceux qui ont côtoyer Marc Bloch au cours de sa vie, c'était un devoir de témoigner ; ses proches, ses amis et ses collègues n'ont guère ressenti ce sentiment. Je suis l'un des seuls à avoir éprouvé ce besoin de témoigner. A Chicago, en 1948, j'ai voulu jeter sur le papier les quelques souvenirs que j'avais de mon père , de notre vie quotidienne ; je l'ai fait maladroitement ; j'ai réalisé, après avoir obtenu l'avis de camarades que mon essai ne méritait pas la publication. Quelques une des information contenues dans ce petit mémoire me sont encore utiles aujourd'hui. mais ce n'est pas du tout dans l'esprit de cet essai que j'ai préparé cette communication.

Depuis des années, au moyen de mes souvenirs et de quelques recherches, je m'efforce, par touches successives, de dessiner les contours de la personnalité et de la vie de Marc Bloch. A Paris, il y a une dizaine d'années, j'ai surtout fait appel à mes souvenirs et j'ai tenté de tracer un portait de l'homme et du paterfamilias aux côtés duquel je vivais. La même année, à Chicago, j'ai étendu le tableau à l'enseignant et au patriote. L'année dernière, à Rome, j'ai insisté sur le couple indissoluble que mon père formait avec ma mère et sur leur destin tragique parallèle. Bien entendu je n'ai pu éviter de me répéter, mais à chacune de mes communications publiques sur mon père, j'ai adopté un autre point de vue. Il en sera de même aujourd'hui, en Allemagne.

J'adopte un tout autre point de vue : je me place dans la position de l'observateur qui, d'un, point surélevé, domine toute la scène et embrasse d'un coup d'oeil la vie de son héros. Dans cette vie je reconnais deux zones obscures et entre les deux une zone un peu plus claire mais, seulement partiellement éclairée. C'est ce découpage que je vais utiliser pour parler de la vie de Marc Bloch. Mais avant de pénétrer plus avant dans ces différentes zones, je vais vous donner un aperçu général de cette vie. Selon nos critères actuels, cette vie fut courte : 58 ans ; elle s'est essentiellement déroulée pendant la première moitié du XXe siècle. Sur ces 58 ans, mises à part l'enfance et la jeunesse, vingt ans seulement d'une vie que l'on peut qualifier d'ordinaire : la vie d'un homme qui s'écoule dans la paix auprès d'une femme chérie et d'enfants aimés, en contact étroit avec quelques amis très chers, une vie de travail partagée entre le bureau, les salles de cours, les bibliothèques et les archives, entrecoupée par des loisirs variés et de quelques voyages ; une vie aussi peuplée de deuils : en l'espace de dix ans, perte d'un frère aîné, mort à l'âge de 42 ans, un père mort l'année suivante, une beau-père et une belle-mère décédés à un an d'intervalle, à la fin des années 1920. Vingt ans dont la diversité et la plénitude donnent à cette vie un caractère exceptionnel : une oeuvre considérable : quatre ouvrages écrits de son vivant et deux ouvrages posthumes, des centaines d'articles dans de multiples revues, la fondation et la codirection d'une revue, trois résidences successives, à Strasbourg, en dix sept ans, une résidence à Paris et une résidence secondaire dans la Creuse ; pour couronner le tout, ce grand savant a eu six enfants.


Aux deux extrémités de la vie d'adulte, encadrant ces vingt ans, deux ruptures dans la vie de l'intellectuel : cinq ans de guerre 1914-1919, expérience partagée par des millions de contemporains, puis, à la fin de la vie, à nouveau cinq ans occupés par la guerre et un lendemain de guerre ayant provoqué un bouleversement du genre de vie, achevé par une année entière d'engagement total dans la Résistance et de vie clandestine et active, expérience quasi unique pour les hommes de la génération de Marc Bloch.

 


I - LA PERIODE DE CRISE 1939 - 1944

J'ai préféré employer le terme de crise et non celui de rupture que j'avais annoncé ; je trouve celui de crise beaucoup plus expressif. Ces cinq ans d'une période de crise qui s'achèvent par la mort débutent par une zone de relative clarté : la séparation avec sa famille et la guerre 1939-40. C'est l'un des moments de la vie de Marc Bloch où les informations sont les plus détaillées, simplement parce que Marc Bloch les a données lui-même, dans l'ouvrage qu'il a rédigé pendant l'été 1940 et qui a été publié sous le titre de L'étrange défaite. Dans le premier chapitre Présentation du témoin, figure son seul texte autobiographique ; il y raconte qui il est, ce que fut sa vie jusqu'à la seconde guerre mondiale et raconte tout ce qui lui est arrivé depuis son départ de la Creuse le 26 août 1939. Ce récit permet de retracer avec beaucoup de fidélité son itinéraire. Les chapitres suivants, complétés par les lettres qu'il m'a écrites pendant la drôle de guerre et que j'ai fait publier, permettent de se rendre compte assez bien des sentiments qu'il éprouvait tant à l'égard de sa famille que devant les événements dramatiques qu'il vivait. Ce tableau serait encore plus complet si ses lettres écrites à ma soeur Alice avaient été publiées mais, pour des raisons que j'ai signalé plus haut, deux de mes frères se sont opposés à cette publication. Je me contente ici de résumer les étapes de son parcours : capitaine de réserve du service d'état-major, on le trouve d'abord à Strasbourg dans un état-major de subdivision où il s'occupe de la mobilisation, puis son petit groupe se déplace à Molsheim, et enfin à Saverne ; de là il obtient de rejoindre une position plus exposée, celle de l'état-major de la première armée, stationné à Bohain (dans le Nord) ; après avoir été affecté quelque temps en qualité d'officier de liaison à l'état-major de l'armée britannique, il change de fonctions et est chargé, au 4e bureau, du service de ravitaillement en carburant ; à ce poste, il participe à toute la campagne du Nord et se déplace au fur et à mesure du recul des armées françaises ; c'est ainsi qu'il fuit le 28 mai vers Dunkerque et réussit à s'embarquer pour l'Angleterre le 31 mai ; le lendemain ou le jour même, il embarque de Plymouth pour Cherbourg où il débarque le 2 juin ; pendant la première quinzaine de juin, il est au repos à Thury-Harcourt, dans le Calvados, où l'on tente de reconstituer une armée ; le 17 juin, lors de l'entrée des troupes allemandes dans la ville, il est à Rennes ; il revêt des vêtements civils, s'inscrit sous son nom à l'hôtel et vit ainsi jusqu'à l'armistice ; il rejoint ensuite des amis à Angers et de là se dirige vers Guéret et retrouve ses enfants au début de juillet à Fougères. Pendant sa convalescence de la fièvre typhoïde , en 1915, Marc Bloch avait éprouvé le besoin de raconter ses premiers mois de campagne ; il reprend son récit, interrompu à son retour au front, en 1917 et l'abandonne bientôt définitivement (ce sont Les Souvenirs de guerre, publiés dans un des Cahiers des Annales et repris dans Ecrits de guerre - 1914-1918). En 1940, Marc Bloch a éprouvé le même besoin qu'en 1915, mais cette fois-ci, il l'a mené à son terme.

Les quatre ans qui se suivent peuvent se diviser en trois périodes : Clermont-Ferrand, Montpellier et Lyon de mars 1943 à juin 1944. Clermont-Ferrand est celle de l'installation dans une nouvelle vie, marquée par l'inconfort, les préoccupations d'organiser un départ pour les Etats-Unis, les graves ennuis de santé de ma mère, les attaques successives subies par ma grand-mère et son décès en mai 1941. C'est celle aussi de la polémique avec Lucien Febvre sur la publication des Annales, polémique qui avait si cruellement blessé mon père. C'est aussi une certaine atonie intellectuelle et beaucoup d'angoisses. Imaginez un instant ce qu'a pu être la vie d'un homme, habitué à un certain confort, enfermé dans un appartement exigu où s'agglutinaient neuf personnes, sans aucune aide domestique, où la chambre de mes parents servait aussi de salle à manger et où mon père ne disposait d'aucun espace pour travailler ; la vie d'un professeur , dans une ville étrangère, privé de ses notes et de sa bibliothèque ; de ce Français rejeté de la communauté nationale et qui voyait l'avenir bouché devant lui, essayant vainement de partir pour les Etats-Unis avec toute sa famille dont il ne voulait laisser personne. Et, à toutes ses angoisses s'ajoutaient de constantes inquiétudes pour la santé de sa femme.

Curieusement, au cours de l'été 1941, on assiste à une espèce de renaissance qui va se poursuivre au cours de l'année universitaire 1941-42, à Montpellier et l'été 1942, à Fougères. C'est pendant cette période que Marc Bloch rédige la première version d' Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, qu'il reprendra entièrement au cours de l'été 1942 et dont il continuera la rédaction jusque dans les premiers mois de 1943. En mai 1942, il avait retrouvé ses notes et ses dossiers scientifiques qui avaient été transportés de Paris à Montpellier par une camionnette du secrétariat d'état à l'Instruction publique. En dépit du mauvais accueil qu'il reçoit à la Faculté des lettres de l'université de Montpellier, il y professe deux cours que j'ai suivis qui prolongeaient des cours commencés l'année précédente à l'université de Strasbourg et qui illustraient son implication de plus en plus profonde dans l'histoire économique : un cours sur la monnaie, du sou carolingien au franc de germinal (ce et un cours sur l'évolution économique de la France de 1848 à 1880. Les cours sur la monnaie auxquels Fernand Braudel a joint un cours de 1937-38 ont servi à l'élaboration du Cahier des Annales, n°9, intitulé Esquisse d'une histoire monétaire de l'Europe. Par contre, le cours sur l'évolution économique de la France a disparu ( j'ai expliqué ailleurs dans quelles circonstances) et je considère que c'est une perte irréparable. Outre ses activités d'enseignant et de chercheur, à Montpellier, Marc Bloch avait des activités dans la Résistance dont on ne connaît pas l'ampleur ; elles semblent avoir consisté essentiellement dans la réflexion et la préparation des réformes envisagées pour les lendemains de la libération de la France et sans doute aussi, à organiser les mouvements de résistance dans la région méditerranéenne.

La dernière année de cette période est celle de la Résistance et de l'exécution. J'ai peut-être un souci excessif de la preuve dans les détails et je vais sans doute vous surprendre en insistant sur un détail de l'exécution de Marc Bloch , qui apparemment ne porte pas à conséquence. Je tiens pourtant à tordre définitivement le coup à une légende, ce qui est peu probable : George Altman a écrit dans l'avant propos de l'Etrange défaite : "Marc Bloch est tombé le premier en criant "Vive la France". Il n'en savait rien. Le seul témoin de l'exécution qui s'est exprimé, est l'un des deux survivants du massacre ; il a déposé au cours de l'instruction devant le tribunal militaire de Lyon qui avait abouti à la condamnation à mort par contumace de Klaus Barbie ; il n'a jamais mentionné Marc Bloch. Les conditions même de l'exécution, rapportées par ce témoin, rendent peu vraisemblable le cri qu'aurait poussé Marc Bloch. En effet, voici ces circonstances : une camionnette dans laquelle se trouvent 30 détenus extraits de la prison de Montluc, précédée d'une conduite intérieure occupée par des officiers et sous officiers allemands appartenant au S.D. (Siecher Dienst - service de sécurité de la Gestapo), suivie d'une autre conduite intérieure, s'arrête, à la tombée de la nuit, sur une petite route, à hauteur d'un pré clôturé par de hauts buissons. Quatre tueurs, dont deux civils et deux militaires, armés de mitraillettes se placent à l'entrée du pré. Les détenus descendus de la camionnette quatre par quatre son démenottés et reçoivent l'ordre d'entrer dans le pré. Au fur et à mesure de la pénétration de ces hommes dans le pré, tournant le dos à leurs bourreaux, ils sont abattus à la mitraillette. Sans doute attendaient-ils la mort ? Il est possible que certains d'entre eux aient crié. Ce qui est sûr, en tout cas est que le survivant, qui n'a identifié personne, ne pouvait imputer à personne en particulier le ou les cris qu'il aurait entendus. Le succès de la légende qui a entouré l'exécution de Marc Bloch est révélateur de la force de certains clichés. On croit ajouter à la gloire d'un homme une dernière touche lorsqu'on met dans sa bouche des paroles aussi éclatantes que celles de "Vive la France". Ce cri rappelle aussi toutes les images de la cérémonie de la fusillade par un peloton d'exécution, popularisées par la littérature et, aujourd'hui, par les films et les media, à tel point que, même ici, dans le cas du massacre de Saint-Didier-de-Formans, sans crainte de falsifier la vérité, on utilise, pour évoquer la mort de ces 28 résistants, le terme pudique de "fusillés". Une mort anonyme sans manifestation extérieure en perd-elle pour cela sa grandeur ? Je dis anonyme, il vaudrait mieux dire sous un nom d'emprunt. Marc Bloch est en effet mort sous le nom de Maurice Blanchard, nom sous lequel il était connu dans la vie officielle. C'est du reste pour moi une question à laquelle on ne m'a jamais proposé de réponses satisfaisante. Pourquoi, connaissant sa véritable identité, que, selon le témoignage de mon cousin germain que personne n'a jamais confirmé, il aurait révélé lui-même à ses tortionnaires, les autorités allemandes ont-elles continuer à l'identifier par le nom qui figurait sur ses fausses pièces d'identité ?

L'exécution de mon père fut le terme du moment le plus extraordinaire de sa vie : la Résistance ; c'est pourtant le plus mal connu. Il est évident que, de par sa nature même, la vie clandestine laisse peu de traces, mais ce n'est pas la seule explication de ce manque d'informations : les témoins n'ont pas parlé ou peu parlé, et les historiens ont trop attendu pour s'intéresser à la Résistance et recueillir la documentation orale ou écrite. A mon avis, aujourd'hui il est trop tard et le tableau s'il pourra être améliorer, ne sera jamais complet. En ce qui concerne Marc Bloch, pour Clermont-Ferrand, on ne sait rien; pour Montpellier, l'information est squelettique : quelques documents conservés du Cercle de Montpellier et les souvenirs d'un de mes frères et les miens. Nous croyons tous deux qu'il occupait un poste de responsabilité dans le mouvement Combat ou celui qui l'avait précédé le mouvement Liberté ; cette conviction repose sur le fait que nous avons toujours eu l'impression que mon père était au courant de nos activités aux groupes francs Combat, dont j'ai appris, après la guerre, que nous faisions partie, alors qu'il n'était jamais question entre notre père et nous de nos activités clandestines réciproques. Pour Lyon, les travaux de Dominique Veillon et les témoignages montrent que les activités de Marc Bloch ont été assez variées : il a fait partie du comité directeur du mouvement Franc-Tireur ; dès juillet 1943, il a été désigné par son mouvement comme délégué au directoire régional des M.U.R. (Mouvements unis de la Résistance) ; il a joué un rôle important dans la revue du Comité Général d'Etudes Les Cahiers politiques, où il a fait paraître plusieurs articles ; il a collaboré à plusieurs revues clandestines : le journal Franc-Tireur, La Revue libre, Le Père Duschene ; en 1944, il est devenu coresponsable de la diffusion du journal Franc Tireur dans la région ; il a été chargé de la préparation du Jour J pour la région lyonnaise ( jour de l'insurrection et de la mise en place des nouveaux pouvoirs). Jean-Pierre Lévy, fondateur et chef du mouvement Franc-Tireur qui, semble-t-il, l'a peu connu, avait un profond sentiment d'admiration pour Marc Bloch. Il avait été frappé par "la modestie du professeur à la carrière si brillante, qui acceptait de se placer sous l'autorité clandestine de l'homme de 30 ans sans carrière derrière lui, que j'étais à l'époque". Comme bien d'autres camarades, il lui reconnaissait aussi des qualités exceptionnelles d'organisateur, de précision et d'exactitude. Résumant l'engagement dans la Résistance et les activités de Marc Bloch, voici ce que déclarait Jean-Pierre Lévy au cimetière du Bourg d'hem, le 14 octobre 1977, lors de la cérémonie organisée pour le transfert des cendres de Marc Bloch de Saint-Didier-de-Formans au Bourg d'hem : "Démocrate, Républicain, Marc Bloch sut à la fois accomplir avec un dévouement total les tâches les plus humbles, les plus modestes, celles qui étaient le pain quotidien de chacun d'entre nous et être un des dirigeants de la Résistance. Pour aider à rétablir l'honneur de cette France à laquelle Marc Bloch était si attaché, et contribuer à lui faire retrouver l'indépendance perdue, il sut mettre à son service ses qualités d'homme d'action et la richesse exceptionnelle de sa pensée et de sa plume en même temps que son expérience d'historien".

 

II - L'enfance, la jeunesse et la formation

Enjambons les vingt ans de vie normale et venons en maintenant aux premiers temps de la vie qui précèdent la première crise. D'une manière un peu artificielle, qui se justifie, faute d'autres repères, je distingue deux périodes : le temps qui s'écoule de la naissance à l'entrée à l'Ecole Normale supérieure, à 18 ans, 1886-1904 et les dix ans qui suivent, le temps de la formation dans lequel j'englobe les deux ans d'enseignement secondaire . Sur l'enfance et la jeunesse, aucun témoignage, aucune correspondance, le black-out total. Quelques photos du jeune garçon avec ses parents ou son frère aîné auquel il vouait une grande admiration. Une plus grande clarté sur le lycéen pour les cinq dernières années de sa scolarité à Louis-le-Grand, grâce à deux documents : son palmarès au lycée et surtout son livret scolaire, rapatrié de Moscou. A la lecture de ces deux documents, Marc Bloch apparaît comme un élève hors pair, toujours premier de sa classe et collectionnant les prix aussi bien au lycée qu'au concours général. Il est assez remarquable que si le futur historien a obtenu en classe de philosophie le premier prix d'histoire, la même année, déjà lauréat du premier prix d'histoire naturelle dans sa classe, il était à nouveau lauréat du premier prix d'histoire naturelle au concours général. On peut supposer, mais sur ce point je ne possède aucun renseignement, que tout au long de sa scolarité, dans les petites classes, il ait toujours été un élève brillant. J'imagine que l'enfant Marc Bloch devait être un petit garçon timide, réfléchi et studieux qui ne devait guère s'éloigner du cocon familial et qu'il a du être élevé, surtout par sa mère, dans une grande discipline et avec une certaine rigueur, dont il n'a jamais du souffrir. Si j'en crois mon expérience de lycéen, il ne devait pas avoir beaucoup d'amis au lycée ; en effet les premiers de la classe, s'ils sont jalousés et enviés, n'attirent guère la sympathie de leurs camarades moins doués et moins travailleurs. Néanmoins, je crois que la profonde amitié qui liait Marc Bloch à Jacques Massigli, devenu avocat au Conseil d'Etat et à Paul Lévy, mathématicien, devenu professeur à l'Ecole Polytechnique, datait du Lycée Louis-le-Grand.

Le même flou entoure sa scolarité à l'Ecole normale supérieure, interrompue par un an de service militaire, son séjour en Allemagne et ses trois ans comme boursier de la Fondation Thiers. On connaît avec une certaine précision les dates des moments les plus importants qui ont jalonné ces années, mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Bien entendu, on sait que le séjour en Allemagne a eu beaucoup d'importance dans sa formation et sa réflexion. Peter Schöttler, sur ce dernier point vous en dira beaucoup plus ; il vous parlera certainement de l'importance de son bagage germanique avant son arrivée à Berlin et de l'influence que ses maîtres allemands ont eu sur son oeuvre. Les trois années à la Fondation Thiers ont certainement été des années de travail intensif, surtout centrées, je crois, sur les recherches nécessaires à l'élaboration de sa thèse sur les paysans de l'Ile-de-France à l'époque du servage. Dans un ouvrage récent, Madame Suzan Friedman a essayé de montrer quelle importance avait eu sur la pensée sociologique et géographique de Marc Bloch la fréquentation de ses camarades de la Fondation. D'autres historiens ont cru pouvoir affirmer que l'intérêt de Marc Bloch pour les rois thaumaturges était aussi venu des rencontres de Marc Bloch à la Fondation Thiers. Pour moi, ces opinions, parfaitement légitimes ne sont que des hypothèses, car il n'existe ni document, ni témoignage pour les confirmer ou les infirmer.

Sur les deux années d'enseignement au lycée, d'abord à Montpellier et ensuite à Amiens, rien ne permet de se faire une idée de la vie de Marc Bloch. Sur son enseignement et ses méthodes, il pourrait être intéressant pour les spécialistes de consulter les cours qu'il a professés, rapatriés, comme le livret scolaire, de Moscou et qui se trouvent maintenant aux Archives nationales.

 


III - La grande guerre

La première crise qui bouleversa la vie de Marc Bloch fut la grande guerre. En réunissant des documents qu'il avait mis de côté et en y ajoutant deux de ses écrits concernant directement la guerre, Les Souvenirs de guerre et l'article sur les Fausses nouvelles de la guerre, nous avons rassemblé, Stéphane Audoin-Rouzeau et moi tout ce qui est relatif à la grande guerre de Marc Bloch. Ce livre, (Ecrits de guerre 1914-1918), s'il permet de connaître avec beaucoup de précision le parcours de Marc Bloch de 1914 à 1918 et ses activités d'officier de renseignements, s'il contribue à montrer l'importance que l'expérience de la guerre a eu dans l'oeuvre de Marc Bloch, ce qu'avait déjà bien mis en lumière Guinzburg et plus récemment Ulrich Raulff, ne donne qu'une idée incomplète de la manière dont Marc Bloch a vécu la guerre. Par contre, ses deux testaments successifs écrits en 1915 et 1917 révèlent l'intensité du sentiment patriotique, mais si la forme littéraire qu'il en donne n'était pas particulièrement remarquable, ce sentiment apparaîtrait très banal, car il était partagé par les combattants de tous les pays et constituait, je crois, l'un des moteurs du soldat allemand, russe, anglais, français, serbe, autrichien, italien ou turc qui a permis à des millions d'hommes de supporter pendant cinq ans les horreurs de la guerre. A ce sentiment patriotique, il faut ajouter cette croyance absurde que la victoire de l'ennemi mettrait en péril la civilisation et le mode de vie du pays dont on était le ressortissant.


Peut-être la guerre de Marc Bloch revêt-elle aux yeux des militaires un caractère exemplaire. Comment expliquer autrement les hommages que ces deux dernières années les militaires lui ont rendu ? Je les rappelle : en mai 1995, la promotion des E.O.R (élèves officiers de réserve) des Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan), jeunes gens accomplissant une partie de leur service national dans une école d'officiers, a choisi comme nom de baptême "capitaine Marc Bloch" ; en août 1996, la promotion des ORSEM (officiers de réserve du service d'état-major), de l'Ecole supérieure des ORSEM, a choisi, elle aussi, le nom de Marc Bloch, comme parrain de leur promotion. Certes, les deux fois, l'initiative du choix est venue de jeunes historiens, mais la hiérarchie militaire qui doit donner son accord, a approuvé le voeu des élèves et lui a donné la force d'une décision. Les militaires ont reconnu Marc Bloch comme l'un des leurs et comme l'un des plus valeureux. Ils ont salué en lui le patriotisme, le courage et le mépris du danger, qui sont des qualités particulièrement mises en valeur dans chacune des citations de Marc Bloch. Ils ont aussi rendu hommage à une carrière, sortant, à leurs yeux, de l'ordinaire ; le colonel, historien de l'armée, qui avait préparé la cérémonie de baptême à l'Ecole Militaire, le 23 août 1996, me disait qu'il ne connaissait pas d'autres exemples d'un sergent en 1914 devenu, en 1918, capitaine adjoint du commandant de son régiment.


Cette insistance des militaires, cinquante ans après sa mort, à annexer Marc Bloch, paraît un peu paradoxale lorsqu'on se souvient des jugements sévères de L'étrange défaite sur les chefs militaires auxquels il reproche leur étroitesse d'esprit, leur manque d'imagination et leur ignorance de la société dans laquelle ils vivent. Mais ce paradoxe n'est peut-être qu'apparent, pour la bonne raison que la carapace des généraux est comme la peau du rhinocéros qu'aucun projectile ne peut transpercer : les critiques glissent sur eux ; et si, par exception, l'un de nos généraux actuels avait la peau plus tendre, il pourrait toujours se dire qu'il est différent de ses prédécesseurs, que l'armée a changé depuis 1940 et que les critiques pertinentes de Marc Bloch ne le concernent pas.

 

IV - Les vingt ans de vie normale.

1919-1939, période de maturité et de plein épanouissement : 17 ans à Strasbourg, 3 ans à Paris ; obtention d'un poste à l'université, mariage, fondation d'une famille et production d'une oeuvre considérable. L'oeuvre est de mieux en mieux connue ainsi que les conditions de son élaboration. Curieusement, je suis le seul à avoir donné quelques renseignements sur l'homme et sa vie quotidienne. Grâce à la publication de la correspondance entre Marc Bloch et Lucien Febvre, on peut se faire une idée du directeur d'une revue et de la place très importante que cette fonction a tenu dans la vie de Marc Bloch entre 1929 et 1939. Cette correspondance éclaire aussi l'étroitesse des liens qui unissaient les deux hommes, encore que, même aidée de cette correspondance, la nature exacte de ses liens est difficile à percevoir. Sans aucun doute, malgré certaines divergences il existait entre les deux amis une communauté d'objectifs intellectuels, une conception analogue de l'histoire, un intérêt réciproque pour la vie familiale de l'autre, mais en dehors de cela on n'a pas l'impression qu'il existait beaucoup d'autres points communs. Parmi ses collègues, seul Lucien Febvre a témoigné, même s'il s'est mis tout autant en scène que celui sur lequel il informait. Selon moi, le silence des collègues tient à plusieurs raisons : la plus probables, sans doute, est la paresse ; une autre s'explique par l'incapacité où se rencontrent beaucoup de personnes, même s'ils sont de grands savants ou de distingués professeurs, de savoir parler d'un autre homme. Je crois aussi que la plupart des contemporains de Marc Bloch, qui l'ont connu et lui ont survécu, n'ont jamais eu conscience qu'ils avaient été en contact avec un être exceptionnel. Ils n'ont donc jamais éprouvé le besoin de témoigner. Seuls ses élèves ont ressenti ce besoin et ils ont été nombreux à le faire, mais deux seulement ont su parler de l'homme et non pas uniquement du professeur : Henri Brunschwig, qui a tracé de lui le portrait le moins révérencieux, mais qui, grâce à ce ton libre, donne de son maître une image sincère et fidèle. L'autre est son élève à l'Ecole primaire supérieure de Saint-Cloud, Monsieur Pierre Goubert. Je ne peux résister au plaisir de citer un passage des quelques pages qu'il lui consacre dans son livre de mémoires, Un parcours d'historien: "Nous découvrions aussi son regard, l'un des plus beaux regards d'homme que j'ai jamais reçu : lumière, intuition, profondeur, rigueur."

A plusieurs reprises, j'ai déploré l'absence de témoignages, de documents et de correspondance aidant à mieux connaître la vie de Marc Bloch. Pendant longtemps, j'ai pensé que ce vide , en ce qui concernait les lettres reçues par mon père, s'expliquait par les circonstances parvenues dans nos résidences pendant l'occupation : réquisition de l'appartement de Paris et son occupation par des troupes allemandes ; réquisition de la bibliothèque de mon père et son transport en Allemagne ; occupation et pillage de notre maison de Fougères par un maquis creusois, pendant l'été 1944. Il n'est pas douteux que des documents et des papiers ont disparu au cours de ces différents épisodes. Mais, aujourd'hui, je suis moins sûr que là réside la véritable explication de ces lacunes. Je me demande si véritablement la réponse à l'absence de toute correspondance de caractère privé ne réside pas plus simplement dans l'habitude de mon père de ne pas conserver les lettres de ses correspondants, sauf celles auxquelles il attachait une importance particulière. Je trouve confirmation de cette hypothèse dans deux observations : d'une part, on trouve sur certaines lettres de Lucien Febvre la mention manuscrite de la main de mon père, "à garder" - ce qui n'exclut pas qu'il ait conservé de ce correspondant des lettres où ne figurent pas la mention - , d'autre part, il existe dans les dossiers de mon père un dossier intitulé Souvenirs des disparus, où sous des chemises différentes figurent des lettres de la mère de Marc Bloch aussi bien que des lettres de Pirenne ou celles de Fritz Roerig qui ont été publiées dans le premier numéro des Cahiers Marc Bloch.

 


CONCLUSION

En guise de conclusion , je vais tenter d'imaginer ce qu'aurait été le destin de Marc Bloch , après la guerre, s'il avait survécu.


Était-ce une simple boutade ou une hypothèse parfaitement plausible, lorsqu'il évoquait avec Maurice Pessis, auquel il promettait le poste de proviseur de lycée, sa future fonction de ministre de l'éducation nationale ? En supposant, la réalisation de cette hypothèse, à la Libération, je suis persuadé que Marc Bloch n'aurait pu être qu'un ministre éphémère du général De Gaulle. Si, en effet, à certains égards, les deux hommes partageaient une certaine analyse de la société française d'avant-guerre et avaient des idées voisines sur les causes immédiates et lointaines du désastre de 1940, je ne crois pas qu'il existât beaucoup de point communs entre eux sur les remèdes à apporter aux défauts de cette société et sur la manière de construire une nouvelle démocratie.


C
omme beaucoup de résistants, Marc Bloch aurait-il été tenté par la politique ? Cette hypothèse n'est pas à exclure, mais rien ne permet de la retenir.


Aurait-il remis ses pas dans leurs empreintes antérieures, en d'autres termes, aurait-il repris sa chaire à la Sorbonne? S'il l'avait souhaité, son remplaçant, Ernest Labrousse se serait-il retiré volontairement, rien ne peut l'assurer ; l'exemple du recteur de l'académie de Strasbourg, Terracher, révoqué par Vichy, qui a du avoir recours au Conseil d'Etat pour évincer un résistant qui avait pris sa place, a de quoi faire réfléchir.


Même si, selon Maurice Pessis, Marc Bloch se plaisait à dire que, comme historien, il était fini, je suis convaincu que, poursuivant ou non sa carrière dans l'université, il aurait certainement écrit d'autres livres. D'abord, il aurait certainement achevé Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, et, dans sa forme définitive, le livre se serait sans doute appelé : Métier d'historien. S'il avait surmonté le différend qui l'avait opposé à Gallimard pendant l'occupation, il aurait poursuivi la publication d'autres volumes dans la collection Le Paysan et la Terre qu'il dirigeait chez cet éditeur et aurait fait paraître dans cette collection, soit une édition rénovée des Caractères originaux de l'histoire rurale française, soit un nouveau livre sur l'histoire rurale. Peut-être même, si la vie lui en avait laissé le temps, aurait-il réaliser son programme , établi en décembre 1940 : Le Premier Empire allemand - Histoire de la monnaie française - Le peuplement des Etats-Unis - son roman policier. Pour ma part, je suis persuadé que Marc Bloch aurait encore beaucoup donné à la science historique, si sa vie n'avait pas été brutalement interrompue.


Je pense que mon père aurait très mal supporté son veuvage, mais sur ce chapitre de la vie privée, nous entrons dans un sujet où toute prévision est exclue et qu'il est vain d'explorer.

Une dernière observation avant d'en terminer : mon père s'est toujours présenté comme un débiteur et non comme un créancier : débiteur à l'égard de sa famille, débiteur à l'égard de son pays, débiteur à l'égard de la science, débiteur à l'égard de l'humanité. Il a toujours éprouvé le besoin d'apurer sa dette. Il a toujours voulu donner à sa vie un caractère utile.

Cette position de l'homme s'oppose à celle du repos et de l'indifférence. Elle exprime l'exigence de mettre au service de la cause pour laquelle on lutte toutes ses qualités et même, s'il le faut, sa vie. Chez Marc Bloch, il ne s'agit pas d'une cause unique, mais de plusieurs causes de diverse nature : la science et en particulier l'histoire ; le pays ; et même il ne faut pas hésiter à employer le mot : l'humanité.

 

 

La période de crise 1939 - 1944
L'enfance,
la jeunesse et
la formation

La grande guerre
Les vingt ans de vie normale
Conclusion