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Sur la réforme de l'enseignement " Note
rédigée par Marc Bloch pour les Cahiers politiques
(1944)
Tout
malheur national appelle, d'abord, un examen de conscience ; puis
(car l'examen de conscience n'est qu'une délectation morose,
s'il n'aboutit à un effort vers le mieux) l'établissement
d'un plan de rénovation. Quand, après la victoire prochaine,
nous nous retrouverons entre Français, sur une terre rendue
à la liberté, le grand devoir sera de refaire une France
neuve.
Or, de tant de reconstructions indispensables, celle de notre système
pédagogique ne sera pas la moins urgente. Qu'il s'agisse de
stratégie, de pratique administrative ou, simplement, de résistance
morale, notre effondrement a été avant tout, chez nos
dirigeants et (pourquoi ne pas voir le courage de l'avouer ?) dans
toute une partie de notre peuple, une défaite à la fois
de l'intelligence et du caractère. C'est dire que, parmi ses
causes profondes, les insuffisances de la formation que notre société
donnait à ses jeunes ont figuré au premier rang.
Pour redresser ces vices, une réforme timide serait vaine.
On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant
de vieilles routines. C'est une révolution qui s'impose. Ne
nous laissons pas troubler par le discrédit qu'un régime
odieux réussirait, si l'on n'y prenait garde, à jeter
sur ce mot, qu'il a choisi pour camouflage. En matière d'enseignement,
comme partout, la prétendue révolution nationale a perpétuellement
oscillé entre le retour aux routines les plus désuètes
et l'imitation servile de systèmes étrangers au génie
de notre peuple. La révolution que nous voulons saura rester
fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation.
Et elle sera une révolution, parce qu'elle fera du neuf.
Ne nous y trompons pas, la tâche sera rude. Elle n'ira pas sans
déchirements. Il sera toujours difficile de persuader des maîtres
que les méthodes qu'ils ont longuement et consciencieusement
pratiquées n'étaient peut-être pas les meilleures
; à des hommes mûrs, que leurs enfants gagneront à
être élevés autrement qu'eux-mêmes ne l'ont
été ; aux anciens élèves de grandes Écoles,
que ces établissements parés de tous les prestiges du
souvenir et de la camaraderie doivent être supprimés.
Là, comme ailleurs, cependant, l'avenir, n'en doutons pas,
appartiendra aux hardis ; et pour tous les hommes qui ont charge de
l'enseignement, le pire danger résiderait dans une molle complaisance
envers les institutions dont ils se sont fait peu à peu une
commode demeure.
De cette révolution nécessaire, on ne saurait prétendre
discuter, en quelques pages, le programme. Le tracé précis
viendra, s'il y a lieu, plus tard et par collaboration. On se bornera
pour l'instant à quelques principes directeurs.
Une condition
préliminaire s'impose : à ce point impérieuse
que, si elle manque à être remplie, rien de sérieux
ne se fera. Il importe que, pour l'éducation de ses jeunes,
comme pour le développement permanent de la culture dans
l'ensemble de ses citoyens, la France de demain sache dépenser
incomparablement plus qu'elle ne s'y est résignée
jusqu'ici.
Deux épisodes ont, à cet égard, brutalement
caractérisé, avant-guerre, l'attitude des éléments
mêmes que la défaite devait hisser au pouvoir et que
la victoire en précipitera bientôt. Lorsque, ministre
de la " prospérité ", André Tardieu
établit un vaste plan d' " outillage national ",
il commença par proscrire purement et simplement, de cet
équipement d'une France heureuse, tout armement scientifique
(plus tard, si je ne me trompe, un repentir de la dernière
heure fit inscrire au budget quelques crédits pour les laboratoires
; car, après tout, la Schwerindustrie ne peut ignorer absolument
que les techniciens servent à quelque chose ; les bibliothèques
par contre continuèrent d'être oubliées ; des
" réalistes " ont-ils à se soucier des livres
? et surtout quel besoin les Français trop pauvres pour acheter
eux-mêmes des livres auraient-ils de lire ?).
Lorsque, ministre de la grande pénitence, Pierre Laval, désireux,
avant tout, d'atteindre, par ricochet, les salaires, eu décidé
de pratiquer dans les dépenses de la République quelques
coupes sombres, on vit, seul entre tous les gouvernements civilisés,
le gouvernement français étendre cette épargne
aux uvres de l'intelligence. " Ce qui nous a toujours
frappés chez vos gouvernants, me disait naguère un
ami norvégien, c'est le peu d'intérêt qu'ils
portent aux choses de l'esprit. " Le mot était dur.
On voudrait qu'il cessât, à jamais, d'être mérité
Il nous faudrait donc des ressources nouvelles. Pour nos laboratoires.
Pour nos bibliothèques peut-être plus encore, car elles
ont été, jusqu'ici, les grandes victimes (bibliothèques
savantes ; bibliothèques dites populaires aussi, dont le
misérable état, comparé à ce que nous
offrent l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne même,
est une des pires hontes de notre pays. Qui a pu sans mélancolie
feuilleter le catalogue d'une bibliothèque d'une grande ville,
pour ne pas parler des petites et y mesurer l'amenuisement progressif
des achats, la décadence de la culture depuis une cinquantaine
d'années ? La bourgeoisie dite éclairée ne
lit plus guère ; et ceux qui, issus de milieux moins aisés
ne demanderaient qu'à lire, les livres ne viennent pas les
solliciter). Pour nos entreprises de recherches. Pour nos universités,
nos lycées et nos écoles, où il convient que
pénètrent l'hygiène et la joie, la jeunesse
a le droit de ne plus être confinée entre des murs
lépreux, dans l'obscurité de sordides in pace. Il
nous en faudra aussi, disons-le sans fausse honte, pour assurer
à nos maîtres de tous les degrés une existence
non pas luxueuse certes (ce n'est pas une France de luxe que nous
rêvons), mais suffisamment dégagée des menues
angoisses matérielles, suffisamment protégée
contre la nécessité de gagne-pain accessoires pour
que ces hommes puissent apporter à leurs tâches d'enseignement
ou d'enquête scientifique une âme entièrement
libre et un esprit qui n'aura pas cessé de se rafraîchir
aux sources vives de l'art ou de la science.
Mais ces indispensables sacrifices seraient vains s'ils ne s'adressaient
à un enseignement tout rajeuni.
Un mot, un
affreux mot, résume une des tares les plus pernicieuses de
notre système actuel : celui de bachotage. C'est certainement
dans l'enseignement primaire que le poison a pénétré
le moins avant : sans l'avoir, je le crains, tout à fait
épargné. L'enseignement secondaire, celui des universités
et les grandes écoles en sont tout infectés.
" Bachotage. " Autrement dit : hantise de l'examen et
du classement. Pis encore : ce qui devait être simplement
un réactif, destiné à éprouver la valeur
de l'éducation, devient une fin en soi, vers laquelle s'oriente,
dorénavant, l'éducation tout entière. On n'invite
plus les enfants ou les étudiants à acquérir
les connaissances dont l'examen permettra, tant bien que mal, d'apprécier
la solidité. C'est à se préparer à l'examen
qu'on les convie. Ainsi un chien savant n'est pas un chien qui sait
beaucoup de choses, mais qui a été dressé à
donner, par quelques exercices choisis d'avance, l'illusion du savoir.
" Vous serez certainement agrégé l'année
prochaine, disait naïvement un juge d'agrégation à
un de mes étudiants, cette année, vous n'êtes
pas encore suffisamment formé au concours. " Durant
les vingt dernières années, le mal a fait d'épouvantables
ravages. Nos étudiants de licence trébuchent désormais
de certificat en certificat. Depuis la révolution nationale,
on n'entre plus au barreau sans un examen supplémentaire.
Des lycées ont organisé, interrompant pour cela la
suite régulière des études, un " pré-baccalauréat
". Dans les librairies médicales de Paris, se vendent,
toutes faites, les questions d'internat, qu'il n'y a qu'à
apprendre par cur. Certaines institutions privées ont
découpé les programmes sujet par sujet et se vantent
d'un sectionnement si juste que la plupart de leurs candidats ne
tombent jamais que sur des questions ainsi traitées et corrigées.
Du haut en bas de l'échelle, l'attraction des examens futurs
exerce son effet. Au grand détriment de leur instruction,
parfois de leur santé, d'innombrables enfants suivent trop
jeunes des classes conçues originairement pour de plus vieux,
parce qu'il faut éviter à tout prix le retard éventuel
qui les amènerait plus tard à se heurter aux limites
d'âge de telle ou telle grande école. " Tous nos
programmes scientifiques d'enseignement secondaire, me disait un
physicien, sont conçus en vue de celui de Polytechnique.
" Et, dans les lycées ou collèges, les perpétuelles
compositions entretiennent moins encore l'émulation, d'ailleurs
mal comprise, que l'aptitude au travail hâtif, dont on verra
plus tard nos misérables adolescents subir les affres, en
pleine canicule, dans des salles surchauffées.
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'insister sur les
inconvénients intellectuels d'une pareille manie examinatoire.
Mais ses conséquences morales, les a-t-on toujours assez
clairement vues : la crainte de toute initiative, chez les maîtres
comme chez les élèves ; la négation de toute
libre curiosité ; le culte du succès substitué
au goût de la connaissance ; une sorte de tremblement perpétuel
et de hargne, là où devrait au contraire régner
la libre joie d'entreprendre ; la foi dans la chance (car ces examens,
quelle que puisse être la conscience des examinateurs, demeurent,
par nature, hasardeux : qu'on veuille bien se souvenir de la curieuse
et terrible enquête de Piéron et Laugier, si savamment
étouffée par les chefs de l'Université : d'un
correcteur à l'autre, d'un jour à l'autre, elle a
révélé des plus inquiétantes variations
dans les notes) ; enfin, mal encore infiniment plus grave, la foi
dans la fraude ? Car on " copie " dans nos classes, au
jour des compositions, on copie dans nos salles d'examen, on copie
beaucoup plus fréquemment et avec beaucoup plus de succès
que les autorités ne veulent officiellement l'avouer. Certes,
je le sais, il subsiste, Dieu merci ! des âmes probes. Je
consens même qu'elles soient nombreuses. Elles y ont du mérite.
" Faut-il que tu aies bien copié " : ainsi un élève
de ma connaissance, qui venait d'être premier et l'avait été
honnêtement s'entendait interpeller, sur un ton d'atroce admiration,
par un de ses camarades. Est-ce dans cette atmosphère qu'on
forme une jeunesse ?
J'ai dit que je ne pouvais présenter ici un programme détaillé
de réforme. Il sera délicat à établir.
Certaines condamnations à mort s'imposent. Qui croit encore
au baccalauréat, à la valeur de choix, à l'efficacité
intellectuelle de cette aléatoire forcerie ? Bien entendu,
divers procédés de sélection demeureront, cependant,
nécessaires ; mais plus rationnellement conçus et
en nombre désormais suffisamment restreint pour que la vie
de l'écolier ou de l'étudiant cesse d'être enfermée
dans une obsédante répétition d'épreuves.
je me contenterai, pour l'instant, d'une suggestion très
simple de d'application dès l'abord aisée.
J'ai, comme tous mes collègues, corrigé des copies,
interrogé des candidats. Comme tous, je me reconnais sujet
à l'erreur. M'arrive-t-il cependant de confondre une très
bonne épreuve avec une très mauvaise, ou même
avec une épreuve moyenne ? Assez rarement, je pense. Mais,
lorsque je vois un examinateur décider que telle ou telle
copie d'histoire par exemple ou de philosophie ou même de
mathématiques, cotée sur 20 vaut 13 1/4 et telle autre
13 1/2, je ne puis en toute déférence m'empêcher
de crier à la mauvaise plaisanterie. De quelle balance de
précision l'homme dispose-t-il donc qu'il lui permette de
mesurer avec une approximation de 1,2% la valeur d'un exposé
historique ou d'une discussion mathématique ? Nous demandons
instamment que - selon l'exemple de plusieurs pays étrangers
- l'échelle des notes soit uniformément et impérieusement
ramenée à cinq grandes catégories : 1 ou "
très mauvais ", 2 ou " mauvais ", 3 qui sera
" passable ", 4 qui voudra dire " bien ", 5
qui voudra dire " très bien " (non " parfait
", qu'interdit l'infirmité humaine). Cela du moins partout
où les ex æquo sont sans inconvénients. Il faudra
faire étudier à un mathématicien le problème
des concours à places limitées. Mais là encore,
il doit être possible de se garder de raffinements trop poussés,
dont l'absurdité ne nous échappe que par suite d'une
trop longue accoutumance. Tout vaut mieux qu'une sottise, qui se
prolonge en injustice.
Mais l'abus
des examens n'est peut-être, à son tour, qu'un des
signes de déformations plus profondes. Là encore,
je parlerai peu de l'école primaire. Autant que je la connaisse
- car j'ai avec elle, je l'avoue, moins de familiarité qu'avec
le Lycée et l'Université - elle n'est pas sans défauts.
Elle me paraît, cependant, beaucoup moins mal adaptée
à ses fins que ne le sont, pour leur part, les établissements
des deux autres degrés. Les erreurs des enseignements secondaire
et supérieur sont patentes. Elles peuvent s'exprimer brièvement
comme il suit.
L'enseignement supérieur a été dévoré
par les écoles spéciales, du type napoléonien.
Les Facultés même ne méritent guère d'autre
nom que celui-là. Qu'est-ce qu'une Faculté des Lettres,
sinon, avant tout, une usine à fabriquer des professeurs,
comme Polytechnique une usine à fabriquer des ingénieurs
ou des artilleurs ? D'où deux résultats également
déplorables. Le premier est que nous préparons mal
à la recherche scientifique ; que, par suite, cette recherche
chez nous périclite. Interrogez à ce sujet un médecin,
par exemple, ou un historien ; s'ils sont sincères leurs
réponses ne différeront guère. Par là,
soit dit en passant, notre rayonnement international a été
gravement atteint : en beaucoup de matières, les étudiants
étrangers ont cessé de venir chez nous, parce que
nos universités ne leur offrent plus qu'une préparation
à des examens professionnels, sans intérêt pour
eux. D'autre part, à nos groupes dirigeants, trop tôt
spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale
élevée, faute de laquelle tout homme d'action ne sera
jamais qu'un contremaître. Nous formons des chefs d'entreprise
qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance
réelle des problèmes humains ; des politiques qui
ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l'horreur du neuf.
À aucun nous n'apprenons le sens critique, auquel seuls (car
ici se rejoignent les deux conséquences à l'instant
signalées) le spectacle et l'usage de la libre recherche
pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement,
de petites sociétés fermées où se développe
l'esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d'esprit ni l'esprit
du citoyen.
Le remède ? Une fois de plus, il faut, dans ce premier schéma,
renoncer au détail. Disons seulement, en deux mots, que nous
demandons la reconstitution de vraies universités, divisées
désormais, non en rigides facultés qui se prennent
pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis,
concurremment avec cette grande réforme, l'abolition des
écoles spéciales. À leur place, quelques instituts
d'application technique permettant la préparation dernière
à certaines carrières : après, toutefois, un
passage obligatoire dans les universités. Pour achever la
formation particulière d'une certaine catégorie d'ingénieurs,
l'École des ponts et chaussées, par exemple, est indispensable
; affaire d'Université, la préparation scientifique
générale n'a pas de raison d'être donnée
dans une école entre cloisons étanches, comme Polytechnique.
Aussi bien deux exemples, qu'on empruntera impartialement à
nos deux moments opposés de notre histoire politique, feront
sans doute saisir, mieux que de longs discours, la routine avec
laquelle on voudrait rompre et l'orientation nouvelle qu'on voudrait
adopter.
Nous avons vu naguère le Front Populaire se proposer de briser
le quasi-monopole des Sciences politiques, comme pépinière
de notre haute administration. Politiquement, l'idée était
saine. Un régime a toujours le droit de ne pas recruter ses
serviteurs dans un milieu, dont les traditions lui sont presque
unanimement hostiles. Mais qu'imaginèrent alors les hommes
au gouvernement ? Ils auraient pu songer à instituer un grand
concours d'administration civile, analogue à l'admirable
concours du Civil Service britannique : comme lui, fondé
avant tout sur des épreuves de culture générale
et laissant, grâce à un libre jeu d'options, une grande
part aux curiosités individuelles ; comme lui, enfin, préparé
dans des universités d'esprit élargi. Ils préférèrent
tracer le plan d'une nouvelle école spéciale : une
autre École des Sciences politiques, encore un peu mieux
close que sa rivale
Le régime de Vichy a supprimé les Écoles normales.
Mesure principalement politique, sans aucun doute. Nul ne saurait
se laisser tromper par les absurdes griefs qui lui servirent de
masque. Aux instituteurs, les Écoles normales donnaient,
elles leur donneront sans doute de nouveau, une instruction générale
et une formation technique également solides. On accordera,
cependant, qu'au sortir de ces établissements, forcément
un peu repliés sur eux-mêmes et de programme nécessairement
rigide, il ne serait sans doute pas, pour de jeunes esprits, inutile
de prendre contact avec des milieux étudiants plus variés,
de même qu'avec des formes d'enseignement plus critiques et
plus souples. Remplacer l'École normale par un passage dans
des lycées, comme l'a voulu Vichy, est un non-sens. Les futurs
maîtres y apprennent moins bien ce qu'on leur enseignait mieux
dans l'ancienne École. Mais je les verrai volontiers, pour
ma part, une fois les Écoles normales rétablies, achever
leur cycle d'études par un an de travail très libre
dans les universités.
Depuis quelques
décades, l'enseignement secondaire est en perpétuel
remaniement. Sans doute, les grotesques incohérences des
trois dernières années ne dénoncent-elles rien
d'autre que l'incapacité foncière du régime
à rien créer ni coordonner. Mais le déséquilibre
est plus ancien. Il répond à des causes profondes.
L'ancien système humaniste a vécu. Il n'a pas été
remplacé. D'où un malaise aigu, qui se traduit de
bien des façons. Il y a toujours eu de mauvais élèves
qui devenaient, plus tard, des hommes instruits et cultivés.
Je ne crois pas me tromper en disant que le cas a, de nos jours,
tout à fait cessé d'être exceptionnel. Alors
qu'inversement, beaucoup de prétendus bons élèves
n'ouvriront plus jamais un livre. À la vérité,
en ont-ils jamais ouvert, durant leurs classes, d'autres que leurs
" morceaux choisis " ? Aussi bien, la désaffection
qui enveloppe l'enseignement chez les jeunes n'est pas niable. Je
suis un assez vieil homme pour m'en souvenir : il y a une quarantaine
d'années, on allait au lycée avec plus de plaisir
; on le quittait avec moins de joie. Le succès du mouvement
" éclaireur " s'explique par bien des raisons.
Dans le nombre, figure, soyons-en sûr, au premier rang, l'échec
de l'éducation officielle. Au milieu de sa meute ou de sa
patrouille, l'enfant trouve ce que lui apporte de moins en moins
le lycée ou le collège : meilleur esprit d'équipe,
des chefs plus près de lui, des " Centres d'intérêt
" mieux faits pour séduire et fixer la spontanéité
d'une fraîche intelligence.
Plutôt que de développer ces critiques, il vaudra mieux,
sans doute, indiquer sommairement ce que nous souhaitons.
Nous demandons un enseignement secondaire très largement
ouvert. Son rôle est de former des élites, sans acception
d'origine ou de fortune. Du moment donc qu'il doit cesser d'être
(ou de redevenir) un enseignement de classe, une sélection
s'imposera. un examen d'entrée demeurera probablement nécessaire
; il le faudra très simple et adapté à l'enfance
: un test d'intelligence plutôt qu'une épreuve de connaissances
ou de perroquetage. Des examens de passage subsisteront. Mais non
d'année en année. C'est méconnaître toute
la psychologie de la croissance - disons mieux c'est nier la physiologie
- que de prétendre juger un enfant ou un adolescent sur le
travail d'une dizaine de mois. Quels mois, parfois, dans son développement
!
Nous demandons une discipline plus accueillante, dans des classes
moins nombreuses ; une discipline exercée par des maîtres
et des administrateurs auxquels auront été enseignés
au moins les grands principes de cette psychophysiologie, dont je
rappelais tout à l'heure l'existence ; que les instituteurs
apprennent ; qu'un professeur d'enseignement secondaire a actuellement
le droit (il ne s'en prive pas toujours !) d'ignorer radicalement.
Au lieu de chercher à plier l'enfant à un régime
implacablement uniforme, on s'attachera à cultiver ses goûts,
voire ses " marottes ". Il y avait une grande fécondité
dans l'idée des loisirs dirigés que, sous le nom d'éducation
générale, Vichy s'est annexée, en la déformant.
Il conviendra de la reprendre, à l'aide d'un personnel jeune.
L'éducation physique aura sa large part. Étrangère
à tout excès ridicule, à toute admiration béate
ou malsaine pour un athlétisme d'exception, elle sera, simplement,
ce qu'elle doit être : un moyen de fortifier le corps, donc
le cerveau ; un appel à l'esprit d'équipe et de loyauté.
Nous demandons une très souple liberté d'option dans
les matières d'enseignement : liberté désormais
d'autant plus aisée que la suppression du carcan des examens
doit permettre une grande variété d'initiative. se
rend-on bien compte que, par la faute du baccalauréat, la
France est actuellement un des rares pays où toute l'expérimentation
pédagogique, toute nouveauté qui ne s'élève
pas immédiatement à l'universel, se trouve particulièrement
interdite ? Le latin universellement obligatoire est une absurdité
; de même l'uniformité d'un programme mathématique
trop poussé, auquel certains esprits, qu'il faut peut-être
plaindre, mais non condamner, se révèlent par nature
rebelles. Nous ne nous proposons d'ailleurs nullement de rejeter
la tradition humaniste. Sous préjudice, cela va de soi, des
langues vivantes, le latin continuera d'être enseigné.
Sa connaissance est indispensable à toute discipline de caractère
historique. Elle ouvre l'accès d'une littérature dont
les résonances sont loin d'être éteintes. Surtout,
l'apprentissage d'une langue de caractère synthétique
est, pour l'intelligence, une gymnastique à peu près
irremplaçable. Mais pour que cette étude porte ses
fruits, il faut qu'elle soit sérieuse, partant qu'un nombre
d'heures suffisant lui soit consacré. Plutôt qu'un
latin maladroitement ânonné, comme on le voit trop
souvent aujourd'hui, mieux vaudrait pas de latin du tout ; avant
toute chose, il faut dans l'éducation fuir l'à-peu-près.
C'est pourquoi, malgré l'admirable valeur esthétique
et intellectuelle du grec, je crains fort qu'il ne puisse être
maintenu, sinon par exception : une once de latin, quelques grains
de grec je préfère bon poids du premier. Au
reste, on n'aura pas la fausse vergogne des traductions. Aucun élève
ne devrait sortir du lycée sans avoir pris contact avec les
grandes uvres antiques. Il est cent fois préférable
d'avoir lu, en traduction, L'Odyssée ou L'Orestie tout entière
que de s'être contenté d'en expliquer péniblement,
dans le texte, deux ou trois douzaines de vers. Un magistrat du
XVIIIe siècle, raconte Tallemant des Réaux, comme
son fils, élève chez les jésuites, lui demandait
de lui faire parvenir une Légende dorée, lui envoya,
à la place, le Plutarque d'Amyot : " Mon fils, lui écrivait-il,
voilà la vie des saints telle que la lisent les honnêtes
gens. " Je laisse à ce parlementaire son jugement sur
l'hagiographie. Qui ne souscrirait à celui qu'il portait
sur les lettres grecques, même connues, comme chez Amyot,
à travers un vêtement français ?
Nous demandons que l'éducation scientifique, que nous souhaitons
étendue et profonde, laisse résolument tomber ce qui
n'est que matière d'apprentissage technique. L'enseignement
secondaire a pour objet de former des esprits ; non, par avance,
des ingénieurs, des chimistes ou des arpenteurs. Ceux-là
trouveront, plus tard et ailleurs, les écoles qu'il leur
faut. Nous voudrions que, surtout jusqu'à quatorze ou quinze
ans, une place fût faite aux disciplines d'observation, parmi
lesquelles la botanique, pratiquée sur le terrain, semble
appelée à tenir un rôle prééminent.
Nous prions les mathématiciens de se souvenir que l'enseignement
secondaire, la géométrie par exemple, a sa place beaucoup
moins comme accumulation de connaissances (dont un grand nombre,
par la suite, deviendront inutiles au commun des élèves)
que comme un merveilleux instrument à aiguiser le raisonnement.
Nous pensons que des allègements sérieux peuvent être
apportés à des programmes comme celui de la chimie,
où la masse des faits est excessive.
Nous demandons que par un enseignement historique et géographique
largement conçu - j'ajouterais volontiers, pour l'histoire
au moins, totalement refondu - on s'attache à donner à
nos jeunes une image véridique et compréhensive du
monde. Gardons-nous de réduire l'histoire, comme on a eu
tendance à le faire ces dernières années, aux
événements purement politiques d'une Europe, dans
le temps, toute proche de nous. Le passé lointain inspire
le sens et le respect des différences entre les hommes, en
même temps qu'il affine la sensibilité à la
poésie des destinées humaines. Dans le présent
même, il importe bien davantage à un futur citoyen
français de se faire une juste image des civilisations de
l'Inde ou de la Chine que de connaître, sur le bout du doigt,
la suite des mesures par où " l'Empire autoritaire "
se mua, dit-on, en " Empire libéral ". Là
encore, comme dans les sciences physiques, un choix neuf s'impose.
En résumé, nous demandons, d'un bout à l'autre,
une révision raisonnée des valeurs. La tradition française,
incorporée dans un long destin pédagogique, nous est
chère. Nous entendons en conserver les biens les plus précieux
: son goût de l'humain ; son respect de la spontanéité
spirituelle et de la liberté ; la continuité des formes
d'art et de pensée qui sont le climat même de notre
esprit. Mais nous savons que, pour lui être vraiment fidèles,
elle nous commande elle-même de la prolonger vers l'avenir.