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LE
RÉSISTANT1941-1944
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du film "L'étrange mémoire"
Un film de Fabienne Kaufinger
L'interview
de Maurice Pessis
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PRÉAMBULE
La
Résistance
Lorsqu'on parle de la Résistance en France, et rares sont
ceux qui respectent ou ont respecté ce principe, il faut
tenir le plus grand compte du facteur temps.
Les dates essentielles sont : le 26 juin 1940, l'Armistice - le
11 novembre 1942, date de l'occupation de la zone libre - le 6 juin
1944, date du débarquement.
Pendant la première année de l'occupation, la Résistance
a été squelettique et le fait de quelques initiatives
individuelles rarement coordonnées et consistant bien souvent
en de simples éditions de tracts ou des manifestations sporadiques
à l'occasion d'un événement local.
La Résistance a pris forme et s'est développée
en 1942, avec la naissance des premiers mouvements qui se sont progressivement
structurés, surtout à partir de 1943.
L'occupation de la zone libre a tout désorganisé et
le centre de la Résistance dans la zone gérée
par Vichy s'est déplacé à Lyon. Pour la zone
sous gouvernement direct de l'occupant, le centre n'a cessé
d'être Paris.
Après le débarquement, la Résistance a pris
de plus l'aspect d'une lutte armée avec l'organisation des
maquis, des sabotages, et des nombreux parachutages et la préparation
de l'après Libération.
Le
travail tardif des historiens
Les historiens ont négligé de s'intéresser
à la Résistance tout de suite après la Libération.
La considérant uniquement comme un épiphénomène,
en France, elle n'a d'abord été traitée que
dans le cadre du Comité d'histoire de la seconde guerre mondiale
qui s'est surtout intéressé aux querelles intestines
et à l'anecdote locale ou nationale.
L'IHTP qui lui a succédé n'a pas fait mieux et tous
ses premiers efforts se sont concentrés sur Vichy.
L'ouvrage pionnier de Dominique Veillon Le Franc-Tireur a été
publié en 1977 soit plus de 30 ans après la Libération
et la quasi totalité des articles et ouvrages qu'elle cite
dans sa bibliographie sont rarement antérieurs à 1969.
Le réveil ne date guère que des années 80 et
90 . Il était alors souvent trop tard pour recueillir les
témoignages oraux, déjà érodés
par le temps lorsqu'ils pouvaient être entendus. L'intérêt
pour les disparus, sauf lorsqu'ils avaient acquis une célébrité
pas nécessairement justifiée, était exceptionnel.
Les
historiens et Marc Bloch résistant
Ils sont rares : trois seulement ont tenté de présenter
un récit complet de Marc Bloch dans la résistance
sans beaucoup se soucier, semble-t-il, de la rareté des informations.
Ce sont dans l'ordre chronologique, Carole Fink Marc Bloch A life
in history, Cambridge University Press 1989, 371 p (traduction française
: Marc Bloch Une vie au service de l'histoire Presses universitaires
de Lyon, 1997, 313 p.) ; Bertrand Müller , Marc Bloch, Historien,
Citoyen et Résistant,
(Actes du colloque de Clermont Ferrand, nov. 1993, Les Facs sous
Vichy, p.39-50) où la Résistance n'occupe qu'une place
réduite ; et Léon Strauss, Marc Bloch résistant,
Marc Bloch l'historien et la cité, Actes du colloque de Strasbourg
18, 19 novembre 1994, (Presses universitaires de Strasbourg, 1997,
p.183-196).
Ces trois tentatives ont échoué. La seule qui s'est
efforcée de se reporter aux sources est celle de Carole Fink,
mais son système de notes de bas de page est tel qu'il n'est
pas facile de retrouver le document sur lequel elle s'appuie d'autant
plus qu'elle cite abondamment des lettres privées qui n'ont
jamais été rendues publiques, comme celles que Marc
Bloch adressait à sa femme ou à ses enfants.
Il était peut-être tentant de construire un récit
structuré sur la vie et les activités de Marc Bloch
dans la Résistance, mais vu la pauvreté des documents
et témoignages on peut se demander si cela est possible ou
souhaitable.
Ce n'est pas l'option que nous prenons aujourd'hui. Nous allons
essayer de présenter dans leur ordre chronologique les rares
documents et informations qui permettent de retracer à grands
traits les différentes étapes des activités
de Marc Bloch dans la Résistance en nous en tenant à
ce qui est quasiment prouvé, après avoir exprimé
notre étonnement devant le paradoxe résultant de l'affirmation
de Georges Altman dans l'avant propos de la première édition
de L'étrange défaite, (ed. Folio, p. 276 ) dont le
lyrisme en a étonné plus d'un : "Bientôt
toute la Résistance connut Marc Bloch" et la parcimonie
des témoignages de ceux-là mêmes qui formaient
la Résistance.
Dans les activités
dans la Résistance de Marc Bloch, il faut distinguer trois
périodes : Clermont Ferrand 1940-41, Montpellier, 1941-42,
Lyon 1943-44 .
Clermont
Ferrand : septembre 1940- juillet 1941
Pour cette période, il n'existe aucun témoignage fiable.
Les fils aînés de Marc Bloch, Etienne et Louis nés
respectivement en 1921 et 1923 ignorent tout d'une quelconque activité.
Après coup, construisant une image fausse de Marc Bloch et
se refusant à admettre qu'un homme est un homme avec ses
faiblesses et ses préoccupations, sa propre vie et ne voulant
reconnaître que le héros, on a essayé à
tout prix, sous prétexte que le Dr Waitz était devenu
(à une époque dont on fait abstraction, peut-être
au cours de l'année 1941, pendant que Marc Bloch était
encore à Clermont Ferrand, peut-être plus tard) responsable
de Franc-Tireur pour la région de Clermont Ferrant et qu'il
était le collègue de Marc Bloch à l'université
de Strasbourg et le médecin de famille et donc que nécessairement
Marc Bloch devait connaître ses activités de résistant
et peut-être y participer.
On oublie que même pour ceux qui ont été très
actifs dans la Résistance l'appartenance à la Résistance
n'a pas été un souci constant depuis l'armistice jusqu'à
la Libération et que la vie possède ses propres impératifs.
Par ailleurs, pour entrer dans la Résistance, il fallait
d'une part en manifester la volonté, d'autre par être
accueilli ou demandé.
Il n'y a aucune raison d'imaginer qu'à l'université,
chacun savait que Marc Bloch était un homme d'action. Ayant
déjà atteint les années proches, à l'époque,
de la vieillesse, on peut croire que personne n'avait de raison
d'être au courant de son passé de combattant de la
grande guerre et on ne devait pas savoir grand chose de sa guerre
récente.
Marc Bloch, détaché à la faculté des
lettres de l'université de Strasbourg repliée à
Clermont-Ferrand devait affronter trois types de soucis qui devaient
occuper beaucoup de son temps : a) pendant les premiers mois, son
installation ainsi que celle de sa famille, comprenant l'aspect
matériel et son travail universitaire rendu plus difficile
par la privation de sa bibliothèque et de ses notes b) la
santé de sa mère et de sa femme ; sa mère décédée
en avril 1941 avait eu auparavant une première attaque, la
santé de son épouse commençait à se
détériorer c) la perspective d'un départ aux
USA qui a occupé tout le premier semestre de 1941 et qui
apparaissait de plus en plus probable.
Nous en arrivons à la conclusion qu'aucun témoignage
ne permet d'affirmer que Marc Bloch avait des activités dans
la Résistance à Clermont-Ferrand. Peut-être
connaissait-il quelques cadres locaux de la Résistance, mais
cela n'est pas prouvé.
Le fait qu'il fut ultérieurement, dans les premiers mois
de 1943, introduit à Franc-Tireur, semble-t-il à Clermont-Ferrand
par l'intermédiaire indirect de l'université de Strasbourg,
ne contredit en rien cette conclusion.
Entre temps, à Montpellier, d'une certaine manière,
il avait rejoint la Résistance et avait développé
des contacts dans d'autres régions. A Clermont-Ferrand, ses
fils, Etienne et Louis ont indiqué n'avoir pas encore d'activité
de Résistance.
Montpellier : septembre
1941-novembre 1942
Sur Montpellier, on en sait davantage, encore que sur le rôle
exact de Marc Bloch dans le Mouvement Liberté d'où
émergera plus tard Combat, on ne possède pas beaucoup
de précisions.
Les mémoires de ses deux plus proches amis René Courtin
et Pierre-Henri Teitgen ne le mentionnent qu'au passage. De cette
époque subsiste cependant des textes du Cercle d'études
de Montpellier composé aux dires de Diane de Bellescize Les
neuf sages de la Résistance, coll. Espoir Plon,1979 p.39,
d'une dizaine de membres, dont certains peuvent être de la
main de Marc Bloch.
Les seuls témoignages, très limités, sont ceux
de ses fils, Etienne et Louis.
Etienne indique ne plus se souvenir dans quelles circonstances et
à quelle date il est entré dans le mouvement Combat
et n'en sait pas davantage en ce qui concerne son père. Etienne
était responsable de la distribution du journal Combat pour
la faculté de droit.
Louis faisait partie des groupes francs, groupes d'action de Combat,
sous la direction de Bertrand Renouvin.
Selon le témoignage d'un des fondateurs du mouvement Liberté
dissous en novembre 1941, Marc Bloch aurait fait partie de ce dernier
mouvement ce qui laisserait supposer que c'est dès son arrivée
à Montpellier qu'il a rejoint la Résistance.
Comme probablement dans beaucoup de villes en 1941 et 1942, la Résistance,
à Montpellier avait trois aspects : l'un organisé
par ce qu'on appelait les corps francs, composés de jeunes
gens audacieux désireux d'action qui la nuit allaient poser
quelques bombes et quelques pétards dans des magasins de
collaborateurs ou des bâtiments sièges d'organisation,
ou peindre des slogans anti-nazis au bleu de méthylène
sur les murs d'édifices publics, comme à Montpellier,
sur l'aqueduc ou la statue de Louis XVI du Pérou.
La seconde activité était l'organisation de la Résistance
et la planification de ses actions ; sur ce point , on ne sait rien.
Enfin la troisième activité était celle de
la réflexion et de la proposition des réformes, de
nouvelles institutions, de nouvelles relations sociales et d'un
nouveau système économique pour la France de demain.
Marc Bloch était l'un des artisans de ce travail et appartenait
au Cercle d'études de Montpellier qui a quelquefois été
considéré comme l'ancêtre du CGE (Centre Général
d'études)
Concernant les travaux de ce cercle il existe plusieurs documents,
dont la paternité est difficile à établir.
Dans le cadre des manifestations commandées par la Résistance,
il y a eu, comme dans beaucoup d'autre villes, des réunions
silencieuses, une fois, selon les souvenirs d'Etienne Bloch, sur
l'uf (la place centrale de Montpellier), une autre fois sur
les boulevards près de l'Esplanade, soit pour le 14 juillet,
vraisemblablement 1942, soit le 11 novembre, probablement en 1941.
Par ailleurs, trois ou quatre professeurs de l'université
connus pour leur activité dans la Résistance, ont,
à une certaine époque été escortés
pour éviter qu'ils ne soient agressés sur le trajet
par des éléments excités parmi les mouvements
collaborateurs ou Pétainiste, tels que les Compagnons.
Louis Bloch évoque quelques souvenirs : " A Montpellier,
on ne savait pas très bien ce que papa faisait, sinon qu'une
fois lors d'une fête nationale, une partie de l'université
et certains résistants avaient décidé de défiler.
Il y avait les professeurs résistants, papa, Teitgen, et
Courtin professeur de droit. J'avais été désigné
pour être avec un autre, garde du corps de Teitgen . Moi,
je gardais Teitgen et je voyais papa plus loin mais c'était
chacun pour soi. Je savais qu'il fricotait, mais quoi ?, je n'en
avais aucune idée. Une fois je lui ai dit : si tu as des
papiers à planquer, planque les parce que peut-être
on va venir m'arrêter. Il ne me répondit rien d'autre
que merci.
C'était la division du travail, c'était sain, il avait
raison.
Après l'occupation de la zone libre, papa a décidé
que nous devions retourner à Fougères. Etienne et
moi, étions très menacés à cause de
notre âge et de nos activités, moi j'étais recherché
et condamné à mort. Toute la famille s'est réunie
à Fougère et immédiatement Papa a mis en place
un système pour ne pas interrompre les études, : lui
et sa femme donnaient des cours aux aînés et les aînés
des cours aux petits. Plusieurs heures par jour, nous, les aînés,
recevions un enseignement et faisions à notre tour l'instruction
aux petits qui devaient avoir entre 5 et 12 ans. Cela a duré
environ un mois et demi. Puis papa a décidé, qu'Etienne
et moi devions partir pour rejoindre Londres par l'Espagne avec
un cousin, Robert. Il s'est occupé de trouver une filière,
par le professeur de violon de notre frère Daniel à
Montpellier,. Nous sommes partis au moment des vacances de Noël,
en 1942. "
Lyon - mars 1943- mars
1944
Epoque de la clandestinité sur laquelle les témoignages
recueillis sont également rares. On ne connaît pas
avec précision la date de l'arrivée à Lyon.
Dominique Veillon, la situe en mars 1943 (op. cit. p. 175) sans
autre justification. Etienne partage la même opinion en s'appuyant
sur le fait que la première lettre adressée par Marc
Bloch à son épouse et datée de Lyon est du
15 mars 1943, mais la deuxième datant du 22 juin 1943, il
n'est pas exclu qu'après un premier court séjour à
Lyon il n'y soit revenu que quelques mois plus tard. Mais rien n'est
moins sûr, et si l'on en croit le témoignage de Maurice
Pessis et son évaluation du temps : première rencontre
fin 1942 à Clermont Ferrand et deux semaines plus tard à
Lyon (les deux dates sont probablement inexactes), mars 1943 pour
l'engagement définitif à Lyon paraît plus vraisemblable
que juin. Autre raison de choisir cette date, toujours selon Dominique
Veillon, il remplace dès juillet 1943 Pierre Gacon au sein
du Directoire régional des MUR (Mouvements unis de la Résistance)
et cette importante fonction confiée à un nouveau
venu d'un mois d'activité paraît plutôt surprenante.
Il semble que Marc Bloch, vite devenu membre du comité directeur
de Franc-Tireur a eu un rôle très important dans cette
organisation.
Malgré la rareté des témoignages , on peut
imaginer qu'au niveau national, Marc Bloch occupait des fonctions
de réflexion et de planification pour l'avenir. Toujours
à ce même niveau, il devait être chargé
d'une partie de la rédaction des périodiques du mouvement
et de leur distribution, tandis qu'au niveau régional, il
avait des missions d'organisation et d'inspection et en outre il
dirigeait le groupe chargé de la préparation du jour
J.
En l'état des recherches et des archives connues, on ne peut
guère aller plus loin.
" Il commença son travail d'une façon assez obscure
en décachetant et répondant à un courrier hétéroclite
qui arrivait au secrétariat par l'intermédiaire de
diverses boites aux lettres " (témoignage d'Henri Falque).
Il semble que Marc Bloch commença à assumer ses premières
responsabilités en partageant avec Elie Péju la responsabilité
de la diffusion du journal "Le Franc-Tireur" . Il est
probable qu'il a collaboré aussi à la rédaction
du journal. Il aurait aussi été un des rédacteurs
des deux publications qui n'ont eu chacune qu'une vie brève
: La revue libre et Le Père Duchesne.
" Son rôle devenait de plus en plus important. Il créait
de nouveaux contacts. Un jour, revenant de Vichy, il m'indiqua une
nouvelle boite aux lettres à relever tous les matins, assez
loin de l'avenue Berthelot, en me disant : " Attention ! c'est
important. C'est le contact avec le Gouvernement Pétain "
Mais c'était très rare qu'il fit des confidences .
" (témoignage d'Henri Falque).
Et Henri Falque poursuit : " la Résistance, d'organisation
en arrestation, de nomination en déplacement, muait. Pour
équilibrer le travail trop centralisé sur Lyon, on
créait des régions. Marc Bloch était une des
personnalités marquantes de cette réorganisation.
Il prenait le pas, dans toutes les réunions auxquelles j'ai
assisté, sur les personnalités présentes, tant
celles de " Franc-Tireur " que sur celles représentant
les autres Mouvements ".
Pendant cette période Marc Bloch s'est beaucoup déplacé
dans l'ancienne zone non occupée."Car il voyait, il
voulait voir trop de monde. Il avait gardé de la vie légale
et universitaire que dans le travail on n'est jamais mieux servi
que par soi-même. Et il voulait faire le plus par lui même"
( Georges Altman, L'étrange défaite, éd. Folio,
p. 276).
Et Altman poursuit, donnant ainsi une idée plus précise
des attributions de Marc Bloch : "Passionné d'organisation,
il était légitimement hanté par le souci de
mettre au point tous les rouages complexes de cette vaste administration
souterraine par laquelle les Mouvements Unis de la Résistance
commandaient aux maquis, aux groupes francs, à la propagande,
à la presse, aux sabotages, aux attentats contre l'occupant,
à la lutte contre la déportation".
Plus tard il a eu une autre affectation précise, il est devenu
au commissaire au jour J, c'est-à-dire chargé de la
préparation de l'insurrection et de la mise en place des
nouveaux pouvoirs à la Libération.
Marc Bloch avait laissé sa femme et une partie de ses enfants
dans la Creuse, dans sa maison de Fougères et vivait seul.
Carole Fink et d'autres à sa suite, se copiant les uns sur
les autres, ont écrit que Marc Bloch s'est rendu plusieurs
fois dans sa famille. Aucun des enfants Bloch n'ont pu confirmer
ces dires. Ils sont convaincus que du jour où il a quitté
Fougères pour s'établir à Lyon, il n'a jamais
remis les pieds à Fougères, dans un souci de protection
des siens et de lui-même. En revanche, il a revu sa femme,
à plusieurs reprises et ses enfants restés en France,
à Guéret où le risque d'être reconnu
était beaucoup moins grand. Son épouse a fait aussi
plusieurs visites à Lyon. Contrairement à ce qu'écrit
Carole Fink, il ne semble pas qu'elle l'ait jamais rejoint à
Paris.
En septembre 1943, il s'est rendu à Paris pour la première
fois depuis 1940. Il y est revenu ultérieurement.
Ces voyages à Paris étaient certainement motivés
essentiellement par son rôle de "consultant" auprès
du CGE (Centre Général d'Etudes) et de rédacteur
aux Cahiers politiques, la revue du C.G.E. Contrairement à
ce qu'ont affirmé plusieurs auteurs, il ne semble pas que
Marc Bloch ait accepté les fonctions de rédacteur
en chef. On connaît après leur publication en annexe
de L'étrange défaite les textes dont il est certainement
l'auteur, d'où il faut retirer celui intitulé "Pourquoi
je suis républicain, réponse d'un historien"
qui lui a été attribué à tort .
Le 8 mars 1944 l'arrestation
de Marc Bloch accomplie dans la foulée de la vague d'arrestations
de plusieurs leaders des MUR dans la région lyonnaise, mit
fin aux activités de Marc Bloch dans la Résistance.
L'enquête poursuivie à la demande d'Alban Vistel dont
les résultats figurent dans ses papiers versés aux
Archives nationales sous la cote 72AJ 626 permet d'avoir une idée
assez précise sur cette vague d'arrestations sans qu'on puisse
encore aujourd'hui établir avec certitude les responsabilités.
En voici un résumé :
Marc Bloch a été arrêté à proximité
de son domicile (il habitait 22 rue de l'Orangerie, près
du pont de la Boucle) le 8 mars 1944, au matin, vers 9 h semble-t-il.
Ce qui est certain, c'est que l'arrestation a été
précédée d'une dénonciation.
La veille, le 7 mars Drac (R. Blanc), chef régional de "
Combat" et son adjoint Villette ou Lombard (Jean Bloch-Michel,
neveu de Marc Bloch) avaient été arrêtés
et interrogés immédiatement après à
l'Ecole de Santé ; avenue Berthelot, par la Gestapo.
A compter de cette date et jusqu'à la fin du mois de mars,
la Gestapo a déclenché un vaste coup de filet à
Lyon et dans la région, et a ramené dans ses filets
dans tous les secteurs de la résistance, au moins 70 résistants
dont plusieurs responsables importants, selon le bilan établi
à l'époque par Alban Vistel, chef régional
des MUR. Selon un rapport de la Gestapo le chiffre des arrestations
pendant ce mois de mars aurait dépassé la centaine.
Dans ses conclusions Alban Vistel ne se prononce pas sur la responsabilité
de Jean Bloch-Michel sur lequel pesaient de lourds soupçons.
Il note seulement que celui-ci lui a adressé un rapport qu'il
qualifie de "circonstancié et d'une parfaite loyauté"
mais n'en dévoile pas le contenu.
Jean Bloch-Michel écrit que le 7 mars, après 17h.
30, comme suite à l'interrogatoire de Drac qui aurait "tout
dit", il avait été interrogé à
son tour. Il écrit ceci : "D'une façon sur laquelle
je me suis expliqué directement avec Narbonne et dont j'aurais
à m'expliquer avec lui, Drac m'a mis dans l'obligation de
donner l'adresse de Narbonne". Rapprochée d'une remarque
faîte par Alban Vistel : <les ravages les plus importants
se sont produits parmi les membres du Mouvement "Combat".
Pour les deux autres Mouvements, les dégâts sont très
limités> ; la révélation par Jean Bloch-Michel
de l'adresse de Marc Bloch est la cause directe de son arrestation.
La détention, les
sévices et les tortures
Le peu que l'on peut
tenir comme vraisemblable sur ce sujet résulte des témoignages
de trois témoins directs et d'un témoin indirect :
ceux de Jean Bloch-Michel qui se trouvait détenu à
Montluc du 9 mars au 24 mai 1944 ; de Marcel Fonfrède qui
aurait partagé la même cellule à Montluc où
il aurait été détenu de janvier 1944 au 19
juin 1944, de Jean Gay (Jacqueline, responsable d'Action ouvrière,
détenu à Montluc du 9 mars à mai 1944 et admis
à l'infirmerie le 27 mars ; le témoin indirect est
Georges Altman qui a pu recueillir des témoignages d'un détenu
libéré le 9 mars ou de rescapés après
la Libération.
D'après son compagnon de cellule, Marc Bloch serait arrivé
à la prison le 8 mars, et placé dans la cellule n°75,
jour de son arrestation et aurait été immédiatement
dirigé vers l'Ecole de Santé pour y être interrogé.
Après avoir été interrogé et torturé,
il aurait passé la nuit dans les caves de la Gestapo et aurait
réintégré Montluc en compagnie de Drac, Jacqueline
et Villette, selon le témoignage de Jean Bloch-Michel (cf.
rapport et notice).
Voici ce qu'écrivent
ensuite les deux témoins. Fonfrède :" Il fut
rapidement rappelé à la police pour interrogatoire
à l'école de santé militaire. Il ne revint
que le lendemain, torturé à mort, noir de contusions,
étouffant, ayant contracté une congestion pulmonaire
dans les caves de la Gestapo où il avait passé une
nuit et un jour après un interrogatoire musclé, dont
le passage réitéré à la baignoire. Etendu
tout mouillé sur le sol de la cellule de la cave, il n'avait
nullement résisté au froid Le lendemain, il fut
emmené à l'infirmerie Une semaine plus tard environ,
Marc Bloch réapparut dans notre cellule suffisamment remis.."
Jean Bloch-Michel : " Trois jours après, il est ramené
à l'Ecole de Santé, de nouveau frappé, on lui
casse un poignet, on lui défonce les côtes, on le soumet
de nouveau au supplice du bain glacé. On le ramène
le soir à Montluc, dans le coma.
Jean Gay, confirme la présence de Marc Bloch à l'infirmerie
dans une lettre du 30 mars 1983 envoyée à Etienne
Bloch, dans le passage suivant : "Il m'apprit également
qu'un autre juif très mal en point avait été
admis à l'infirmerie mais qu'ils étaient venus le
rechercher et qu'ils l'avaient sans doute assassiné ou exterminé.
Au signalement donné je fus convaincu qu'il s'agissait du
Professeur".
Successivement, dans
un article des Cahiers politiques (n°8, mars 1945) et dans la
première préface de L'étrange défaite
en 1946, beaucoup plus développée où certains
passages de son article sont repris mot pour mot, Georges Altman
n'ajoute pas grand chose aux deux principaux témoignages
relevés ci-dessus, sinon qu'un détenu avait vu Marc
Bloch qui saignait de la bouche dans les locaux de la Gestapo.
Il semble qu'après
le second interrogatoire, Marc Bloch ne fut plus torturé.
Sa détention a duré un peu plus de trois mois, du
8 mars au 16 juin 1944. Si son séjour à l'infirmerie
a duré quatre semaines (j'aurais tendance à retenir
ce chiffre qui est le premier donné par Jean Bloch Michel
dans son rapport qui date du début juin 1944) alors qu'il
venait de s'entretenir avec lui il y avait peu on peut estimer qu'il
a du vivre la vie d'un détenu ordinaire pendant deux mois
: c'est sans doute pendant ces deux mois qu'il donnait des cours
à ses camarades de cellule comme le rapporte Fonfrède.
Au début de la
détention, après le second interrogatoire déjà
mentionné se situerait un incident grave, une tentative de
suicide de Marc Bloch. Voici ce qu'écrit Fonfrède
"Cette nuit-là, il tenta de s'étrangler avec
sa cravate. C'est notre compagnon Henri Schneider d'Annonay qui
me conta la chose après l'en avoir dissuadé Le
lendemain, il fut emmené à l'infirmerie." Ce
témoignage a été confié à Marc
Ferro qui le reproduit dans son ouvrage Revivre l'histoire. A mon
avis, ce témoignage indirect est peu vraisemblable, mais
rien ne permet de dire qu'il est inexact. Il me semble étonnant
qu'à Montluc on ait laissé aux détenus leur
cravate. Ce qu'on sait de la force de caractère de Marc Bloch
rend peu plausible une tentative de suicide. Il est aussi curieux
que si Marc Bloch avait commis une tentative de suicide, cette nouvelle
n'ait pas filtré à travers les murs de Montluc. Jamais
aucun camarade de résistance ne l'avait mentionnée
avant la révélation tardive de Fonfrède.
Au bout de trois semaines (dans son rapport Jean Bloch-Michel dit
quatre semaines) n'ayant reçu aucun soin, malgré la
faim, Marc Bloch, par un prodige d'énergie et de vitalité,
réintègre sa cellule, guéri."
La promenade dans toutes les prisons est une occasion de rencontre
et de communication de renseignements. Dans l'ignorance de l'organisation
de la promenade pour les différents détenus à
Montluc, il est impossible de déterminer si pendant son séjour
en cellule, Marc Bloch a rencontré fréquemment Jean
Bloch-Michel jusqu'au jour de la libération de ce dernier.
A priori, c'est pendant la promenade que Jean Bloch-Michel a parlé
à son oncle et a recueilli de sa bouche les renseignements
dont il fait état dans son rapport, comme par exemple qu'il
avait été interrogé plusieurs fois par le sous-gouverneur
(aucune indication sur la personne ainsi qualifiée).
On peut constater que dans les grandes lignes, les deux témoignages
concordent qu'il y a une légère divergence sur la
durée écoulée entre les deux interrogatoires
qu'il ne faut peut-être pas limiter à deux et la durée
du séjour à l'infirmerie.
L'exécution
; le massacre de Saint-Didier-de-Formans 16 juin 1944
Grâce au témoignage
de deux survivants du massacre, aux instructions dirigées
contre Klaus Barbie devant les tribunaux militaires, grâce
surtout à l'instituteur de Saint-Didier-de-Formans, et plus
tard aux efforts de la municipalité de ce village pour faire
la lumière sur ce massacre, on connaît relativement
bien les circonstances de la mort de Marc Bloch.
Ce massacre s'inscrit dans une suite d'exécutions de détenus
extraits de Montluc entre juin et août 1944 à Lyon
et dans ses environs. Le déroulement du massacre, ses circonstances
et ses étapes sont connus par le témoignage de deux
survivants, Jean-Baptiste Crespo, permanent du P.C., chargé
du service des cadres des F.T.P. (né le 22 8 1907, décédé
le 17-4-1948), et Charles Perrin, dit Vauban, commissaire de l'organisation
de l'inter-région H1 des F.T.P. (né le 26-8-1910,
décédé le 10-3-1975). En fait, le témoignage
de ce dernier est beaucoup plus complet que le peu que je connais
de celui de Crespo ; il figure dans deux textes : l'un est son procès-verbal
d'audition dans le cadre de l'instruction militaire du procès
Barbie (reproduit dans Etienne Bloch, Une biographie impossible,
p.84-86) et par sa contribution à l'ouvrage Mazel, Mémorial
de l'oppression Région Rhône-Alpes (Lyon, Gérard
Rivière, 1945, 188 p.). Pour Crespo, il existe aussi un procès-verbal
d'audition par la gendarmerie dans le même cadre que pour
Perrin.
Le premier récit
est le plus circonstancié, mais le procès-verbal contient
des précisions numériques absentes du récit.
Le 16 juin 1944, vers 20 heures, un nombre indéterminé
de détenus (plus d'une trentaine) dont un aveugle et un mutilé
sont appelés hors de leur cellules et réunis dans
la cour de la prison. Ils sont embarqués dans une camionnette
avec une escorte composée de deux voitures, l'une devant
et l'autre derrière, chargée de sous-officiers et
d'officiers allemands. au nombre de 18. La camionnette. et son escorte
se dirigent vers le siège de la Gestapo, place Bellecour.
Là, la camionnette stationne pendant 20 minutes. C'est à
ce moment que selon la notice de Jean Bloch Michel, un officier
désigne quelques hommes qui seront épargnés
que l'on sort de la camionnette, ce seraient ces hommes qui auraient
rapporté les paroles de Marc Bloch à un jeune garçon
relatées par Georges Altman dans la préface de L'étrange
défaite : "Ca va faire mal "Marc Bloch lui prit
affectueusement le bras et dit seulement " "Mais non,
petit, cela ne fait pas mal". Il n'est question ni de ces propos
ni de la descente de quelques hommes dans le récit de Perrin.
Dans son discours au monument de Saint-Didier-de-Formans, le 16
juin 2.000, le maire de la commune a mentionné que ces propos
prêtés à Marc Bloch auraient été
révélés par Crespo
Après cet arrêt,
la camionnette avec son chargement de 30 hommes et son escorte reprennent
la route et parcourent une trentaine de kilomètres avant
de s'arrêter au bord d'une petite route à 2 km environ
du village de Saint-Didier-de-Formans "à hauteur d'un
pré clos de toutes parts par de hauts buissons. Une des autos
d'accompagnement va se placer en travers de la route à 50
m en avant, l'autre en fait autant en arrière "
Selon Crespo au début du massacre les Allemands abattaient
les victimes quatre par quatre mais après une tentative d'évasion
qui avait échoué, ils firent descendre les prisonniers
deux par deux.. Perrin poursuit : "Après m'avoir détaché,
on me pousse vers l'entrée du pré, où je pénètre,
côte à côte avec mon camarade Valbonne. De chaque
côté de l'entrée se trouvent deux tueurs (deux
en uniforme et deux en civil)... A environ 5 ou 6 mètres
de l'entrée du pré, j'aperçois les huit cadavres
des premiers exécutés. Ils sont étendus la
face contre terre. Je fais environ 5 mètres à l'intérieur
du pré lorsque les mitraillettes se font à nouveau
entendre ; au même instant, je reçois un violent choc
dans le dos, du côté gauche, je culbute en avant, la
face contre le sol, sans perdre connaissance. Je ne souffre pas
et je me rends compte que tout de suite que je ne suis probablement
pas atteint gravement. Je fais le mort. La fusillade continue à
crépiter, entrecoupée de cris tels que "Vive
la France". "Adieu ma femme !" etc. Au bout d'un
temps que je ne puis apprécier, peut-être dix minutes,
peut-être vingt, la fusillade cesse, l'exécution est
terminée "
Ce récit se suffit à lui-même. On doit tout
de même noter qu'il n'est à aucun moment question de
Marc Bloch et on est en droit de se demander comment Georges Altman
a pu apprendre que "Marc Bloch est tombé le premier
en criant "Vive la France".
Le chapitre de ce site
consacré à la Résistance manque par certains
côtés de consistance du fait de la rareté des
documents et témoignages. Il est possible que dans l'avenir
de nouveaux documents voient le jour et que l'ouverture d'archives
jusqu'ici interdites permettent une meilleure connaissance du sort
et des activités de Marc Bloch.
C'est sur cet espoir que se clôt cette rubrique
Le travail tardif des historiens
Les historiens et Marc Bloch résistant
Clermont Ferrand : septembre 1940- juillet 1941
Montpellier : septembre 1941-novembre 1942
Lyon - mars 1943- mars 1944
La détention, les sévices et les tortures
L'exécution ; le massacre de Saint-Didier-de-Formans
16 juin 1944