Marc Bloch
L'homme, le combattant
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LE RÉSISTANT 1941-1944
   

 



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PRÉAMBULE

La Résistance

Lorsqu'on parle de la Résistance en France, et rares sont ceux qui respectent ou ont respecté ce principe, il faut tenir le plus grand compte du facteur temps.
Les dates essentielles sont : le 26 juin 1940, l'Armistice - le 11 novembre 1942, date de l'occupation de la zone libre - le 6 juin 1944, date du débarquement.
Pendant la première année de l'occupation, la Résistance a été squelettique et le fait de quelques initiatives individuelles rarement coordonnées et consistant bien souvent en de simples éditions de tracts ou des manifestations sporadiques à l'occasion d'un événement local.
La Résistance a pris forme et s'est développée en 1942, avec la naissance des premiers mouvements qui se sont progressivement structurés, surtout à partir de 1943.
L'occupation de la zone libre a tout désorganisé et le centre de la Résistance dans la zone gérée par Vichy s'est déplacé à Lyon. Pour la zone sous gouvernement direct de l'occupant, le centre n'a cessé d'être Paris.
Après le débarquement, la Résistance a pris de plus l'aspect d'une lutte armée avec l'organisation des maquis, des sabotages, et des nombreux parachutages et la préparation de l'après Libération.

Le travail tardif des historiens

Les historiens ont négligé de s'intéresser à la Résistance tout de suite après la Libération. La considérant uniquement comme un épiphénomène, en France, elle n'a d'abord été traitée que dans le cadre du Comité d'histoire de la seconde guerre mondiale qui s'est surtout intéressé aux querelles intestines et à l'anecdote locale ou nationale.
L'IHTP qui lui a succédé n'a pas fait mieux et tous ses premiers efforts se sont concentrés sur Vichy.
L'ouvrage pionnier de Dominique Veillon Le Franc-Tireur a été publié en 1977 soit plus de 30 ans après la Libération et la quasi totalité des articles et ouvrages qu'elle cite dans sa bibliographie sont rarement antérieurs à 1969.
Le réveil ne date guère que des années 80 et 90 . Il était alors souvent trop tard pour recueillir les témoignages oraux, déjà érodés par le temps lorsqu'ils pouvaient être entendus. L'intérêt pour les disparus, sauf lorsqu'ils avaient acquis une célébrité pas nécessairement justifiée, était exceptionnel.

Les historiens et Marc Bloch résistant

Ils sont rares : trois seulement ont tenté de présenter un récit complet de Marc Bloch dans la résistance sans beaucoup se soucier, semble-t-il, de la rareté des informations. Ce sont dans l'ordre chronologique, Carole Fink Marc Bloch A life in history, Cambridge University Press 1989, 371 p (traduction française : Marc Bloch Une vie au service de l'histoire Presses universitaires de Lyon, 1997, 313 p.) ; Bertrand Müller , Marc Bloch, Historien, Citoyen et Résistant,
(Actes du colloque de Clermont Ferrand, nov. 1993, Les Facs sous Vichy, p.39-50) où la Résistance n'occupe qu'une place réduite ; et Léon Strauss, Marc Bloch résistant, Marc Bloch l'historien et la cité, Actes du colloque de Strasbourg 18, 19 novembre 1994, (Presses universitaires de Strasbourg, 1997, p.183-196).
Ces trois tentatives ont échoué. La seule qui s'est efforcée de se reporter aux sources est celle de Carole Fink, mais son système de notes de bas de page est tel qu'il n'est pas facile de retrouver le document sur lequel elle s'appuie d'autant plus qu'elle cite abondamment des lettres privées qui n'ont jamais été rendues publiques, comme celles que Marc Bloch adressait à sa femme ou à ses enfants.
Il était peut-être tentant de construire un récit structuré sur la vie et les activités de Marc Bloch dans la Résistance, mais vu la pauvreté des documents et témoignages on peut se demander si cela est possible ou souhaitable.
Ce n'est pas l'option que nous prenons aujourd'hui. Nous allons essayer de présenter dans leur ordre chronologique les rares documents et informations qui permettent de retracer à grands traits les différentes étapes des activités de Marc Bloch dans la Résistance en nous en tenant à ce qui est quasiment prouvé, après avoir exprimé notre étonnement devant le paradoxe résultant de l'affirmation de Georges Altman dans l'avant propos de la première édition de L'étrange défaite, (ed. Folio, p. 276 ) dont le lyrisme en a étonné plus d'un : "Bientôt toute la Résistance connut Marc Bloch" et la parcimonie des témoignages de ceux-là mêmes qui formaient la Résistance.

Dans les activités dans la Résistance de Marc Bloch, il faut distinguer trois périodes : Clermont Ferrand 1940-41, Montpellier, 1941-42, Lyon 1943-44 .

Clermont Ferrand : septembre 1940- juillet 1941

Pour cette période, il n'existe aucun témoignage fiable. Les fils aînés de Marc Bloch, Etienne et Louis nés respectivement en 1921 et 1923 ignorent tout d'une quelconque activité.
Après coup, construisant une image fausse de Marc Bloch et se refusant à admettre qu'un homme est un homme avec ses faiblesses et ses préoccupations, sa propre vie et ne voulant reconnaître que le héros, on a essayé à tout prix, sous prétexte que le Dr Waitz était devenu (à une époque dont on fait abstraction, peut-être au cours de l'année 1941, pendant que Marc Bloch était encore à Clermont Ferrand, peut-être plus tard) responsable de Franc-Tireur pour la région de Clermont Ferrant et qu'il était le collègue de Marc Bloch à l'université de Strasbourg et le médecin de famille et donc que nécessairement Marc Bloch devait connaître ses activités de résistant et peut-être y participer.
On oublie que même pour ceux qui ont été très actifs dans la Résistance l'appartenance à la Résistance n'a pas été un souci constant depuis l'armistice jusqu'à la Libération et que la vie possède ses propres impératifs. Par ailleurs, pour entrer dans la Résistance, il fallait d'une part en manifester la volonté, d'autre par être accueilli ou demandé.
Il n'y a aucune raison d'imaginer qu'à l'université, chacun savait que Marc Bloch était un homme d'action. Ayant déjà atteint les années proches, à l'époque, de la vieillesse, on peut croire que personne n'avait de raison d'être au courant de son passé de combattant de la grande guerre et on ne devait pas savoir grand chose de sa guerre récente.
Marc Bloch, détaché à la faculté des lettres de l'université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand devait affronter trois types de soucis qui devaient occuper beaucoup de son temps : a) pendant les premiers mois, son installation ainsi que celle de sa famille, comprenant l'aspect matériel et son travail universitaire rendu plus difficile par la privation de sa bibliothèque et de ses notes b) la santé de sa mère et de sa femme ; sa mère décédée en avril 1941 avait eu auparavant une première attaque, la santé de son épouse commençait à se détériorer c) la perspective d'un départ aux USA qui a occupé tout le premier semestre de 1941 et qui apparaissait de plus en plus probable.
Nous en arrivons à la conclusion qu'aucun témoignage ne permet d'affirmer que Marc Bloch avait des activités dans la Résistance à Clermont-Ferrand. Peut-être connaissait-il quelques cadres locaux de la Résistance, mais cela n'est pas prouvé.
Le fait qu'il fut ultérieurement, dans les premiers mois de 1943, introduit à Franc-Tireur, semble-t-il à Clermont-Ferrand par l'intermédiaire indirect de l'université de Strasbourg, ne contredit en rien cette conclusion.
Entre temps, à Montpellier, d'une certaine manière, il avait rejoint la Résistance et avait développé des contacts dans d'autres régions. A Clermont-Ferrand, ses fils, Etienne et Louis ont indiqué n'avoir pas encore d'activité de Résistance.



Montpellier : septembre 1941-novembre 1942

Sur Montpellier, on en sait davantage, encore que sur le rôle exact de Marc Bloch dans le Mouvement Liberté d'où émergera plus tard Combat, on ne possède pas beaucoup de précisions.
Les mémoires de ses deux plus proches amis René Courtin et Pierre-Henri Teitgen ne le mentionnent qu'au passage. De cette époque subsiste cependant des textes du Cercle d'études de Montpellier composé aux dires de Diane de Bellescize Les neuf sages de la Résistance, coll. Espoir Plon,1979 p.39, d'une dizaine de membres, dont certains peuvent être de la main de Marc Bloch.
Les seuls témoignages, très limités, sont ceux de ses fils, Etienne et Louis.
Etienne indique ne plus se souvenir dans quelles circonstances et à quelle date il est entré dans le mouvement Combat et n'en sait pas davantage en ce qui concerne son père. Etienne était responsable de la distribution du journal Combat pour la faculté de droit.
Louis faisait partie des groupes francs, groupes d'action de Combat, sous la direction de Bertrand Renouvin.
Selon le témoignage d'un des fondateurs du mouvement Liberté dissous en novembre 1941, Marc Bloch aurait fait partie de ce dernier mouvement ce qui laisserait supposer que c'est dès son arrivée à Montpellier qu'il a rejoint la Résistance.
Comme probablement dans beaucoup de villes en 1941 et 1942, la Résistance, à Montpellier avait trois aspects : l'un organisé par ce qu'on appelait les corps francs, composés de jeunes gens audacieux désireux d'action qui la nuit allaient poser quelques bombes et quelques pétards dans des magasins de collaborateurs ou des bâtiments sièges d'organisation, ou peindre des slogans anti-nazis au bleu de méthylène sur les murs d'édifices publics, comme à Montpellier, sur l'aqueduc ou la statue de Louis XVI du Pérou.
La seconde activité était l'organisation de la Résistance et la planification de ses actions ; sur ce point , on ne sait rien. Enfin la troisième activité était celle de la réflexion et de la proposition des réformes, de nouvelles institutions, de nouvelles relations sociales et d'un nouveau système économique pour la France de demain. Marc Bloch était l'un des artisans de ce travail et appartenait au Cercle d'études de Montpellier qui a quelquefois été considéré comme l'ancêtre du CGE (Centre Général d'études) …
Concernant les travaux de ce cercle il existe plusieurs documents, dont la paternité est difficile à établir.
Dans le cadre des manifestations commandées par la Résistance, il y a eu, comme dans beaucoup d'autre villes, des réunions silencieuses, une fois, selon les souvenirs d'Etienne Bloch, sur l'œuf (la place centrale de Montpellier), une autre fois sur les boulevards près de l'Esplanade, soit pour le 14 juillet, vraisemblablement 1942, soit le 11 novembre, probablement en 1941.
Par ailleurs, trois ou quatre professeurs de l'université connus pour leur activité dans la Résistance, ont, à une certaine époque été escortés pour éviter qu'ils ne soient agressés sur le trajet par des éléments excités parmi les mouvements collaborateurs ou Pétainiste, tels que les Compagnons.
Louis Bloch évoque quelques souvenirs : " A Montpellier, on ne savait pas très bien ce que papa faisait, sinon qu'une fois lors d'une fête nationale, une partie de l'université et certains résistants avaient décidé de défiler. Il y avait les professeurs résistants, papa, Teitgen, et Courtin professeur de droit. J'avais été désigné pour être avec un autre, garde du corps de Teitgen . Moi, je gardais Teitgen et je voyais papa plus loin mais c'était chacun pour soi. Je savais qu'il fricotait, mais quoi ?, je n'en avais aucune idée. Une fois je lui ai dit : si tu as des papiers à planquer, planque les parce que peut-être on va venir m'arrêter. Il ne me répondit rien d'autre que merci.
C'était la division du travail, c'était sain, il avait raison.
Après l'occupation de la zone libre, papa a décidé que nous devions retourner à Fougères. Etienne et moi, étions très menacés à cause de notre âge et de nos activités, moi j'étais recherché et condamné à mort. Toute la famille s'est réunie à Fougère et immédiatement Papa a mis en place un système pour ne pas interrompre les études, : lui et sa femme donnaient des cours aux aînés et les aînés des cours aux petits. Plusieurs heures par jour, nous, les aînés, recevions un enseignement et faisions à notre tour l'instruction aux petits qui devaient avoir entre 5 et 12 ans. Cela a duré environ un mois et demi. Puis papa a décidé, qu'Etienne et moi devions partir pour rejoindre Londres par l'Espagne avec un cousin, Robert. Il s'est occupé de trouver une filière, par le professeur de violon de notre frère Daniel à Montpellier,. Nous sommes partis au moment des vacances de Noël, en 1942. "



Lyon - mars 1943- mars 1944

Epoque de la clandestinité sur laquelle les témoignages recueillis sont également rares. On ne connaît pas avec précision la date de l'arrivée à Lyon. Dominique Veillon, la situe en mars 1943 (op. cit. p. 175) sans autre justification. Etienne partage la même opinion en s'appuyant sur le fait que la première lettre adressée par Marc Bloch à son épouse et datée de Lyon est du 15 mars 1943, mais la deuxième datant du 22 juin 1943, il n'est pas exclu qu'après un premier court séjour à Lyon il n'y soit revenu que quelques mois plus tard. Mais rien n'est moins sûr, et si l'on en croit le témoignage de Maurice Pessis et son évaluation du temps : première rencontre fin 1942 à Clermont Ferrand et deux semaines plus tard à Lyon (les deux dates sont probablement inexactes), mars 1943 pour l'engagement définitif à Lyon paraît plus vraisemblable que juin. Autre raison de choisir cette date, toujours selon Dominique Veillon, il remplace dès juillet 1943 Pierre Gacon au sein du Directoire régional des MUR (Mouvements unis de la Résistance) et cette importante fonction confiée à un nouveau venu d'un mois d'activité paraît plutôt surprenante.
Il semble que Marc Bloch, vite devenu membre du comité directeur de Franc-Tireur a eu un rôle très important dans cette organisation.
Malgré la rareté des témoignages , on peut imaginer qu'au niveau national, Marc Bloch occupait des fonctions de réflexion et de planification pour l'avenir. Toujours à ce même niveau, il devait être chargé d'une partie de la rédaction des périodiques du mouvement et de leur distribution, tandis qu'au niveau régional, il avait des missions d'organisation et d'inspection et en outre il dirigeait le groupe chargé de la préparation du jour J.
En l'état des recherches et des archives connues, on ne peut guère aller plus loin.
" Il commença son travail d'une façon assez obscure en décachetant et répondant à un courrier hétéroclite qui arrivait au secrétariat par l'intermédiaire de diverses boites aux lettres " (témoignage d'Henri Falque).
Il semble que Marc Bloch commença à assumer ses premières responsabilités en partageant avec Elie Péju la responsabilité de la diffusion du journal "Le Franc-Tireur" . Il est probable qu'il a collaboré aussi à la rédaction du journal. Il aurait aussi été un des rédacteurs des deux publications qui n'ont eu chacune qu'une vie brève : La revue libre et Le Père Duchesne.
" Son rôle devenait de plus en plus important. Il créait de nouveaux contacts. Un jour, revenant de Vichy, il m'indiqua une nouvelle boite aux lettres à relever tous les matins, assez loin de l'avenue Berthelot, en me disant : " Attention ! c'est important. C'est le contact avec le Gouvernement Pétain " … Mais c'était très rare qu'il fit des confidences…. " (témoignage d'Henri Falque).
Et Henri Falque poursuit : " la Résistance, d'organisation en arrestation, de nomination en déplacement, muait. Pour équilibrer le travail trop centralisé sur Lyon, on créait des régions. Marc Bloch était une des personnalités marquantes de cette réorganisation. Il prenait le pas, dans toutes les réunions auxquelles j'ai assisté, sur les personnalités présentes, tant celles de " Franc-Tireur " que sur celles représentant les autres Mouvements ".
Pendant cette période Marc Bloch s'est beaucoup déplacé dans l'ancienne zone non occupée."Car il voyait, il voulait voir trop de monde. Il avait gardé de la vie légale et universitaire que dans le travail on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Et il voulait faire le plus par lui même" ( Georges Altman, L'étrange défaite, éd. Folio, p. 276).
Et Altman poursuit, donnant ainsi une idée plus précise des attributions de Marc Bloch : "Passionné d'organisation, il était légitimement hanté par le souci de mettre au point tous les rouages complexes de cette vaste administration souterraine par laquelle les Mouvements Unis de la Résistance commandaient aux maquis, aux groupes francs, à la propagande, à la presse, aux sabotages, aux attentats contre l'occupant, à la lutte contre la déportation".
Plus tard il a eu une autre affectation précise, il est devenu au commissaire au jour J, c'est-à-dire chargé de la préparation de l'insurrection et de la mise en place des nouveaux pouvoirs à la Libération.


Marc Bloch avait laissé sa femme et une partie de ses enfants dans la Creuse, dans sa maison de Fougères et vivait seul. Carole Fink et d'autres à sa suite, se copiant les uns sur les autres, ont écrit que Marc Bloch s'est rendu plusieurs fois dans sa famille. Aucun des enfants Bloch n'ont pu confirmer ces dires. Ils sont convaincus que du jour où il a quitté Fougères pour s'établir à Lyon, il n'a jamais remis les pieds à Fougères, dans un souci de protection des siens et de lui-même. En revanche, il a revu sa femme, à plusieurs reprises et ses enfants restés en France, à Guéret où le risque d'être reconnu était beaucoup moins grand. Son épouse a fait aussi plusieurs visites à Lyon. Contrairement à ce qu'écrit Carole Fink, il ne semble pas qu'elle l'ait jamais rejoint à Paris.
En septembre 1943, il s'est rendu à Paris pour la première fois depuis 1940. Il y est revenu ultérieurement.
Ces voyages à Paris étaient certainement motivés essentiellement par son rôle de "consultant" auprès du CGE (Centre Général d'Etudes) et de rédacteur aux Cahiers politiques, la revue du C.G.E. Contrairement à ce qu'ont affirmé plusieurs auteurs, il ne semble pas que Marc Bloch ait accepté les fonctions de rédacteur en chef. On connaît après leur publication en annexe de L'étrange défaite les textes dont il est certainement l'auteur, d'où il faut retirer celui intitulé "Pourquoi je suis républicain, réponse d'un historien" qui lui a été attribué à tort .

Le 8 mars 1944 l'arrestation de Marc Bloch accomplie dans la foulée de la vague d'arrestations de plusieurs leaders des MUR dans la région lyonnaise, mit fin aux activités de Marc Bloch dans la Résistance.
L'enquête poursuivie à la demande d'Alban Vistel dont les résultats figurent dans ses papiers versés aux Archives nationales sous la cote 72AJ 626 permet d'avoir une idée assez précise sur cette vague d'arrestations sans qu'on puisse encore aujourd'hui établir avec certitude les responsabilités. En voici un résumé :
Marc Bloch a été arrêté à proximité de son domicile (il habitait 22 rue de l'Orangerie, près du pont de la Boucle) le 8 mars 1944, au matin, vers 9 h semble-t-il. Ce qui est certain, c'est que l'arrestation a été précédée d'une dénonciation.
La veille, le 7 mars Drac (R. Blanc), chef régional de " Combat" et son adjoint Villette ou Lombard (Jean Bloch-Michel, neveu de Marc Bloch) avaient été arrêtés et interrogés immédiatement après à l'Ecole de Santé ; avenue Berthelot, par la Gestapo.
A compter de cette date et jusqu'à la fin du mois de mars, la Gestapo a déclenché un vaste coup de filet à Lyon et dans la région, et a ramené dans ses filets dans tous les secteurs de la résistance, au moins 70 résistants dont plusieurs responsables importants, selon le bilan établi à l'époque par Alban Vistel, chef régional des MUR. Selon un rapport de la Gestapo le chiffre des arrestations pendant ce mois de mars aurait dépassé la centaine.
Dans ses conclusions Alban Vistel ne se prononce pas sur la responsabilité de Jean Bloch-Michel sur lequel pesaient de lourds soupçons. Il note seulement que celui-ci lui a adressé un rapport qu'il qualifie de "circonstancié et d'une parfaite loyauté" mais n'en dévoile pas le contenu.
Jean Bloch-Michel écrit que le 7 mars, après 17h. 30, comme suite à l'interrogatoire de Drac qui aurait "tout dit", il avait été interrogé à son tour. Il écrit ceci : "D'une façon sur laquelle je me suis expliqué directement avec Narbonne et dont j'aurais à m'expliquer avec lui, Drac m'a mis dans l'obligation de donner l'adresse de Narbonne". Rapprochée d'une remarque faîte par Alban Vistel : <les ravages les plus importants se sont produits parmi les membres du Mouvement "Combat". Pour les deux autres Mouvements, les dégâts sont très limités> ; la révélation par Jean Bloch-Michel de l'adresse de Marc Bloch est la cause directe de son arrestation.


La détention, les sévices et les tortures

Le peu que l'on peut tenir comme vraisemblable sur ce sujet résulte des témoignages de trois témoins directs et d'un témoin indirect : ceux de Jean Bloch-Michel qui se trouvait détenu à Montluc du 9 mars au 24 mai 1944 ; de Marcel Fonfrède qui aurait partagé la même cellule à Montluc où il aurait été détenu de janvier 1944 au 19 juin 1944, de Jean Gay (Jacqueline, responsable d'Action ouvrière, détenu à Montluc du 9 mars à mai 1944 et admis à l'infirmerie le 27 mars ; le témoin indirect est Georges Altman qui a pu recueillir des témoignages d'un détenu libéré le 9 mars ou de rescapés après la Libération.
D'après son compagnon de cellule, Marc Bloch serait arrivé à la prison le 8 mars, et placé dans la cellule n°75, jour de son arrestation et aurait été immédiatement dirigé vers l'Ecole de Santé pour y être interrogé. Après avoir été interrogé et torturé, il aurait passé la nuit dans les caves de la Gestapo et aurait réintégré Montluc en compagnie de Drac, Jacqueline et Villette, selon le témoignage de Jean Bloch-Michel (cf. rapport et notice).

Voici ce qu'écrivent ensuite les deux témoins. Fonfrède :" Il fut rapidement rappelé à la police pour interrogatoire à l'école de santé militaire. Il ne revint que le lendemain, torturé à mort, noir de contusions, étouffant, ayant contracté une congestion pulmonaire dans les caves de la Gestapo où il avait passé une nuit et un jour après un interrogatoire musclé, dont le passage réitéré à la baignoire. Etendu tout mouillé sur le sol de la cellule de la cave, il n'avait nullement résisté au froid…Le lendemain, il fut emmené à l'infirmerie…Une semaine plus tard environ, Marc Bloch réapparut dans notre cellule suffisamment remis.."
Jean Bloch-Michel : " Trois jours après, il est ramené à l'Ecole de Santé, de nouveau frappé, on lui casse un poignet, on lui défonce les côtes, on le soumet de nouveau au supplice du bain glacé. On le ramène le soir à Montluc, dans le coma.
Jean Gay, confirme la présence de Marc Bloch à l'infirmerie dans une lettre du 30 mars 1983 envoyée à Etienne Bloch, dans le passage suivant : "Il m'apprit également qu'un autre juif très mal en point avait été admis à l'infirmerie mais qu'ils étaient venus le rechercher et qu'ils l'avaient sans doute assassiné ou exterminé. Au signalement donné je fus convaincu qu'il s'agissait du Professeur".

Successivement, dans un article des Cahiers politiques (n°8, mars 1945) et dans la première préface de L'étrange défaite en 1946, beaucoup plus développée où certains passages de son article sont repris mot pour mot, Georges Altman n'ajoute pas grand chose aux deux principaux témoignages relevés ci-dessus, sinon qu'un détenu avait vu Marc Bloch qui saignait de la bouche dans les locaux de la Gestapo.

Il semble qu'après le second interrogatoire, Marc Bloch ne fut plus torturé. Sa détention a duré un peu plus de trois mois, du 8 mars au 16 juin 1944. Si son séjour à l'infirmerie a duré quatre semaines (j'aurais tendance à retenir ce chiffre qui est le premier donné par Jean Bloch Michel dans son rapport qui date du début juin 1944) alors qu'il venait de s'entretenir avec lui il y avait peu on peut estimer qu'il a du vivre la vie d'un détenu ordinaire pendant deux mois : c'est sans doute pendant ces deux mois qu'il donnait des cours à ses camarades de cellule comme le rapporte Fonfrède.

Au début de la détention, après le second interrogatoire déjà mentionné se situerait un incident grave, une tentative de suicide de Marc Bloch. Voici ce qu'écrit Fonfrède "Cette nuit-là, il tenta de s'étrangler avec sa cravate. C'est notre compagnon Henri Schneider d'Annonay qui me conta la chose après l'en avoir dissuadé…Le lendemain, il fut emmené à l'infirmerie." Ce témoignage a été confié à Marc Ferro qui le reproduit dans son ouvrage Revivre l'histoire. A mon avis, ce témoignage indirect est peu vraisemblable, mais rien ne permet de dire qu'il est inexact. Il me semble étonnant qu'à Montluc on ait laissé aux détenus leur cravate. Ce qu'on sait de la force de caractère de Marc Bloch rend peu plausible une tentative de suicide. Il est aussi curieux que si Marc Bloch avait commis une tentative de suicide, cette nouvelle n'ait pas filtré à travers les murs de Montluc. Jamais aucun camarade de résistance ne l'avait mentionnée avant la révélation tardive de Fonfrède.
Au bout de trois semaines (dans son rapport Jean Bloch-Michel dit quatre semaines) n'ayant reçu aucun soin, malgré la faim, Marc Bloch, par un prodige d'énergie et de vitalité, réintègre sa cellule, guéri."
La promenade dans toutes les prisons est une occasion de rencontre et de communication de renseignements. Dans l'ignorance de l'organisation de la promenade pour les différents détenus à Montluc, il est impossible de déterminer si pendant son séjour en cellule, Marc Bloch a rencontré fréquemment Jean Bloch-Michel jusqu'au jour de la libération de ce dernier. A priori, c'est pendant la promenade que Jean Bloch-Michel a parlé à son oncle et a recueilli de sa bouche les renseignements dont il fait état dans son rapport, comme par exemple qu'il avait été interrogé plusieurs fois par le sous-gouverneur (aucune indication sur la personne ainsi qualifiée).
On peut constater que dans les grandes lignes, les deux témoignages concordent qu'il y a une légère divergence sur la durée écoulée entre les deux interrogatoires qu'il ne faut peut-être pas limiter à deux et la durée du séjour à l'infirmerie.


L'exécution ; le massacre de Saint-Didier-de-Formans 16 juin 1944

Grâce au témoignage de deux survivants du massacre, aux instructions dirigées contre Klaus Barbie devant les tribunaux militaires, grâce surtout à l'instituteur de Saint-Didier-de-Formans, et plus tard aux efforts de la municipalité de ce village pour faire la lumière sur ce massacre, on connaît relativement bien les circonstances de la mort de Marc Bloch.
Ce massacre s'inscrit dans une suite d'exécutions de détenus extraits de Montluc entre juin et août 1944 à Lyon et dans ses environs. Le déroulement du massacre, ses circonstances et ses étapes sont connus par le témoignage de deux survivants, Jean-Baptiste Crespo, permanent du P.C., chargé du service des cadres des F.T.P. (né le 22 8 1907, décédé le 17-4-1948), et Charles Perrin, dit Vauban, commissaire de l'organisation de l'inter-région H1 des F.T.P. (né le 26-8-1910, décédé le 10-3-1975). En fait, le témoignage de ce dernier est beaucoup plus complet que le peu que je connais de celui de Crespo ; il figure dans deux textes : l'un est son procès-verbal d'audition dans le cadre de l'instruction militaire du procès Barbie (reproduit dans Etienne Bloch, Une biographie impossible, p.84-86) et par sa contribution à l'ouvrage Mazel, Mémorial de l'oppression Région Rhône-Alpes (Lyon, Gérard Rivière, 1945, 188 p.). Pour Crespo, il existe aussi un procès-verbal d'audition par la gendarmerie dans le même cadre que pour Perrin.

Le premier récit est le plus circonstancié, mais le procès-verbal contient des précisions numériques absentes du récit. Le 16 juin 1944, vers 20 heures, un nombre indéterminé de détenus (plus d'une trentaine) dont un aveugle et un mutilé sont appelés hors de leur cellules et réunis dans la cour de la prison. Ils sont embarqués dans une camionnette avec une escorte composée de deux voitures, l'une devant et l'autre derrière, chargée de sous-officiers et d'officiers allemands. au nombre de 18. La camionnette. et son escorte se dirigent vers le siège de la Gestapo, place Bellecour. Là, la camionnette stationne pendant 20 minutes. C'est à ce moment que selon la notice de Jean Bloch Michel, un officier désigne quelques hommes qui seront épargnés que l'on sort de la camionnette, ce seraient ces hommes qui auraient rapporté les paroles de Marc Bloch à un jeune garçon relatées par Georges Altman dans la préface de L'étrange défaite : "Ca va faire mal "Marc Bloch lui prit affectueusement le bras et dit seulement " "Mais non, petit, cela ne fait pas mal". Il n'est question ni de ces propos ni de la descente de quelques hommes dans le récit de Perrin. Dans son discours au monument de Saint-Didier-de-Formans, le 16 juin 2.000, le maire de la commune a mentionné que ces propos prêtés à Marc Bloch auraient été révélés par Crespo

Après cet arrêt, la camionnette avec son chargement de 30 hommes et son escorte reprennent la route et parcourent une trentaine de kilomètres avant de s'arrêter au bord d'une petite route à 2 km environ du village de Saint-Didier-de-Formans "à hauteur d'un pré clos de toutes parts par de hauts buissons. Une des autos d'accompagnement va se placer en travers de la route à 50 m en avant, l'autre en fait autant en arrière…" Selon Crespo au début du massacre les Allemands abattaient les victimes quatre par quatre mais après une tentative d'évasion qui avait échoué, ils firent descendre les prisonniers deux par deux.. Perrin poursuit : "Après m'avoir détaché, on me pousse vers l'entrée du pré, où je pénètre, côte à côte avec mon camarade Valbonne. De chaque côté de l'entrée se trouvent deux tueurs (deux en uniforme et deux en civil)... A environ 5 ou 6 mètres de l'entrée du pré, j'aperçois les huit cadavres des premiers exécutés. Ils sont étendus la face contre terre. Je fais environ 5 mètres à l'intérieur du pré lorsque les mitraillettes se font à nouveau entendre ; au même instant, je reçois un violent choc dans le dos, du côté gauche, je culbute en avant, la face contre le sol, sans perdre connaissance. Je ne souffre pas et je me rends compte que tout de suite que je ne suis probablement pas atteint gravement. Je fais le mort. La fusillade continue à crépiter, entrecoupée de cris tels que "Vive la France". "Adieu ma femme !" etc. Au bout d'un temps que je ne puis apprécier, peut-être dix minutes, peut-être vingt, la fusillade cesse, l'exécution est terminée…"
Ce récit se suffit à lui-même. On doit tout de même noter qu'il n'est à aucun moment question de Marc Bloch et on est en droit de se demander comment Georges Altman a pu apprendre que "Marc Bloch est tombé le premier en criant "Vive la France".

Le chapitre de ce site consacré à la Résistance manque par certains côtés de consistance du fait de la rareté des documents et témoignages. Il est possible que dans l'avenir de nouveaux documents voient le jour et que l'ouverture d'archives jusqu'ici interdites permettent une meilleure connaissance du sort et des activités de Marc Bloch.
C'est sur cet espoir que se clôt cette rubrique

Le travail tardif des historiens

Les historiens et Marc Bloch résistant

Clermont Ferrand : septembre 1940- juillet 1941

Montpellier : septembre 1941-novembre 1942

Lyon - mars 1943- mars 1944

La détention, les sévices et les tortures

L'exécution ; le massacre de Saint-Didier-de-Formans 16 juin 1944