Marc Bloch
L'oeuvre
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Marc Bloch, La Société féodale, Paris, éd. Albin Michel, 1994, 702 p.

 

 

Préface
Par Robert Fossier
In Marc Bloch La Société féodale, Paris, éd. Albin Michel, 1994, 702 p.

Comme il arrive souvent de bien des oeuvres achevées et mûries, ce qu'un débutant y lit lui semble bien évident, parce qu'il oublie que c'est justement de ce livre qu'est venue l'évidence. Il n'est pas d'historien, y compris hors de France, qui ne s'en recommande, et, en vérité, qui prétendrait aujourd'hui s'attaquer à l'histoire de la société sans faire sienne la phrase célèbre : " Le bon historien ressemble à l'ogre de la légende ; là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier " ?
… Résumer La Société féodale paraît de mince intérêt… Je serai plus utile, sans doute, en mettant en lumière la méthode en action, puis en dégageant les voies neuves que Bloch ouvrit et où l'on se presse aujourd'hui.
Ce qui frappe encore fortement et qui désarçonna les historiens d'avant guerre, c'est le plan adopté. L'étude d'une société imposait jusque-là un recours immédiat au droit des personnes et des biens, au mieux un avant-propos politique. Ici, en premier lieu, la vie quotidienne, les modes de pensée ; il y a bien un long développement préalable sur les troubles que causent les invasions des IXe et Xe siècles, mais outre la nouveauté qu'il y avait à mêler Normands, Sarrasins et Hongrois, Bloch ne les évoque que pour leur action sur le mouvement social… Puis on aborde les liens de dépendance, non la tenure, proprement ou non qualifiée de " féodale ", ce qui viendra ensuite, mais le sang, la famille, la clientèle ; encore les dépendances sont-elles scrutées de haut en bas de la société… Seulement ensuite est abordé le problème des classes sociales - Le mot ne fait aucun doute pour Bloch -, et celui de la hiérarchie des commandements. Ainsi la société est-elle éclairée de l'intérieur vers l'extérieur selon une démarche qui nous semble aujourd'hui évidente, mais qui fit frémir le positivisme.
… Marc Bloch rompit avec la tradition d'une évolution régulière et lente… Il chercha deux temps forts où la société connut une orientation nouvelle, à défaut d'une brisure, l'un au terme de l'époque carolingienne, lorsque commence, vers 900, le " premier âge féodal ", l'autre dans la deuxième moitié du XIe siècle, inaugurant un " deuxième âge "… En arrêtant pratiquement son récit au milieu du XIIe siècle, Marc Bloch a également senti que s'ouvre alors une phase nouvelle où le mot " féodal " a perdu l'essentiel de son poids.
Comparer et comprendre. Du premier terme, La Société féodale offre un terrain rêvé d'application… Mais c'est " comprendre " qui importe davantage. Et comment comprendre sans recourir à tous les témoins, sans les interroger tous, sans parcourir en de multiples sens le champ de l'histoire totale ? Voilà qui était neuf alors, et dont l'exemple sera capital… Bloch est le premier qui ait arraché le roman, l'épopée, le poème aux griffes du linguiste ou du littérateur, pour y puiser des mots ou écouter l'écho qu'il faudra ensuite immerger dans l'histoire sociale… Il appelle de ses vœux une histoire de l'écrit… qui projette la lumière sur le rôle de cet écrit dans une société tout imprégnée d'oral : poids de la charte brandie sous le nez de rustres analphabètes, majesté du latin qui frappe de crainte le seigneur " illettré ", rôle de l'écriture dans l'essor des archives et de la bureaucratie royales. Qui dit écrit dit aussi linguistique. Tout en s'accusant d'ignorance, Bloch s'y avance hardiment : pour mesurer les emprunts aux Scandinaves, ou sonder la toponymie villageoise, ou comparer les prénoms ou encore faire sa place à la langue dans l'éveil des " nationalités ".
Les problèmes posés par le rôle qu'il fallait attribuer au droit ont sans doute troublé Marc Bloch… Mais il s'efforce sans cesse, et le dit, d'éclairer le droit par l'anthropologie : … c'était voir loin que d'expliquer les linéaments et les contraintes de la famille, la distinction de la noblesse ou la valeur des peines par les " pulsions " qui animent les sociétés " primitives ". Et sa faveur va manifestement à l'étude du droit coutumier, du droit " vulgaire ", quand bien même on y sent l'empreinte du droit savant.

 

 

 

 

Texte de Marc Bloch, retrouvé dans les archives de Moscou
La Société féodale

Ce que je me suis efforcé de faire dépassait en partie, dans ma pensée, une étude technique de médiéviste. J'ai ou j'aurais voulu donner un exemple de ce que j'appellerais volontiers, le démontage d'une structure sociale. Dans l'évolution de nos sociétés occidentales, une phase que nous nommons féodalité, a possédé une tonalité sociale particulière. C'est de cette tonalité que j'ai cherchée à rendre compte. Sans oublier le legs du passé. Sans oublier les contradictions - car un type de cette sorte, je l'ai dit quelque part, n'a rien d'une figure de géométrie. En outre, j'ai dans le cadre européen, tâché de faire jouer les expériences multiples que la méthode comparative nous permet de saisir.

 

 

 

Texte de Marc Bloch, retrouvé dans les archives de Moscou
La Société féodale et le contexte de 1938

Sous l'ombre de la grande angoisse qui pèse sur nous, il paraîtra, peut-être, assez vain d'accorder quelque pensée à l'avenir d'une œuvre, infiniment modeste à côté des valeurs que nous sentons menacées, d'une œuvre par surcroît, éminemment étrange, du moins en apparence, à l'inoubliable présent. Malgré soi, on songe à ce mot de Sidoine Apollinaire, polissant ses versiculets parmi les appels aux armes d'une civilisation déjà croulante. Qui en voudrait, cependant, à un honnête ouvrier de ne pas se montrer tout à fait indifférent au sort du travail qui l'a si longtemps retenu à l'établi ? Et l'historien, par ailleurs, sait bien que rien, dans ce qui peut servir à la connaissance du passé, ne mérite d'être dit inactuel : puisque les temps révolus nous offrent la seule expérience grâce à laquelle nous puissions un jour mieux connaître cette humanité dont nous ne voyons que trop, en ce moment, l'incapacité à se comprendre et, par suite à se diriger elle-même. Il y a, pour un homme de métier, quelque chose de poignant et d'enorgueillissant à la fois dans l'idée que tant d'erreurs historiques sont la source de l'effroyable gâchis que nous vivons, depuis la paix de Versailles jusqu'au racisme ! De la tourmente qui se lève à l'horizon, nul, fût-il d'âge largement " territorial ", n'a la certitude de sortir vivant ou intact. J'exprime donc le vœu que, si mon destin devait être celui de beaucoup de braves gens, mon livre sur la Société féodale, une fois les orages apaisés, soit publié.
De ce livre - que pris par d'autre tâches et parfois retenu par des entraves de santé, je n'ai que trop fait attendre à l'ami qui ma l'avait commandé - voici, au moment où j'écris, (septembre 1938), l'état exact…

 

Préface

La Société féodale

La Société féodale et le contexte de 1938