La
coïncidence des dates m'oblige à commencer ma communication
par l'évocation de la mort de mon père. Il y a aujourd'hui
quarante-deux ans jour pour jour que le soir, à la tombée
de la nuit, mon père, avec vingt-neuf autres prisonniers,
était extrait de la prison de Montluc, enchaîné
et monté dans une camionnette ; après une heure de
route, le véhicule s'arrêtait au bord d'un champ proche
du village de Saint-Didier-de-Formans dans l'Ain. Mon père
et ses camarades, dont deux survécurent, étaient abattus
à la mitraillette dans ce champ où s'élève
aujourd'hui un monument. J'aurais pu, si je croyais à la
valeur de ce genre de rituel, me rendre au pied du monument. J'aurais
pu, si je croyais à la valeur de ce genre de rituel, me rendre
au pied du monument ou me recueillir sur sa tombe dans le cimetière
creusois du Bourg d'Hem, mais je n'ai pas besoin de cela. L'image
de mon père, ou plus exactement son souvenir, ne me quitte
plus depuis que j'ai appris sa disparition.
La dernière image
de mon père, image bien floue, date du 18 décembre
1942. Du train qui nous emmenait mon frère et moi vers Perpignan,
puis vers l'Espagne, je crois voir sa silhouette s'engouffrant dans
l'escalier de la gare de Montpellier où il avait tenu à
nous accompagner. Depuis ce jour je ne l'ai jamais revu ; je n'ai
pas non plus revu ma mère que j'avais quittée quelques
jours auparavant. Ces deux pertes, et les conditions dans lesquelles
j'ai appris la disparition de mes parents, ont amputé tout
un plan de ma mémoire. Je ne me souviens presque pas de mon
enfance et de ma jeunesse. La mort de mon père a causé
en moi un vide qui n'a jamais été comblé. Je
suis donc un mauvais témoin.
Je
vais pourtant tenter de dresser un portrait de mon père.
Dans cette effort, je ne prétends pas à l'objectivité.
Ce portrait est la réalité telle que je la vois aujourd'hui,
accompagnée d'une certaine réflexion et aussi quelquefois
d'une tentative d'explication. C'est l'image que s'est construite
de son père un fils qui va bientôt entrer dans le troisième
âge. Physiquement mon père était plutôt
de petite taille, assez bien proportionné. En le voyant on
était surtout frappé par ses yeux, des yeux pâles
de myope qui vous regardaient intensément derrière
les lunettes. Le crâne de bonne heure dégarni accentuait
l'aspect de rondeur de sa tête et soulignait son large front
bombé et ridé. Une moustache raide et fournie s'étalait
sous son nez assez volumineux ; ses lèvres étonnamment
minces dessinaient une bouche très fermée et une fossette
profonde accusait le menton. L'expression était sérieuse
mais les yeux savaient rire à l'occasion. Son sourire pouvait
quelques fois blesser par l'ironie.
Il
y a un mot qui reviendra souvent dans mon discours, c'est sévérité.
Il est peut-être injuste, mais telle est l'importance qu'ont
conservée tous ses enfants. Il devrait sans doute être
accompagné de bonté et de tendresse, mais nous ne
les ressentons guère. Pour nous c'était un père
autoritaire et sévère. Nous l'aimions bien mais souvent,
pourquoi ne pas le reconnaître, il nous faisait peur. Lorsqu'il
grondait ou faisait les gros yeux, nous ne savions où nous
mettre. Mon père piquait des colères terribles qui
s'épuisaient aussi vite qu'elles naissaient. Il 'était
plus soupe-au-lait que coléreux mais, dans ces moments-là,
ma mère le craignait aussi. Ma mère au contraire était
toute douceur.
Mon père avait un
amour pour ma mère dont nous ne soupçonnions pas la
profondeur, mais qui s'entrevoit à travers toute sa correspondance
et les poèmes qu'il a laissés. Ma mère était
sa compagne fidèle et aimante en laquelle il avait tout confiance.
IL partageait tout avec elle. Elle lui servait de secrétaire.
Elle tapait tous ses manuscrits et toutes ses lettres. Elle classait
ses fiches. Elle lisait tout ce qu'il écrivait. Je ne crois
pas me tromper en affirmant que pas un mot n'est sorti de sa plume
sans être soumis à sa critique.
Ma mère, outre sa
fonction de collaboratrice de mon père, devait tenir la maison.
Certes nous vivions dans une confortable aisance bourgeoise grâce
à la fortune de ma mère, avec une cuisinière,
une femme de ménage et une bonne d'enfants, toujours dans
des appartements assez vastes, mais il fallait que tout soit parfait.
Et ma mère était mère de six enfants dont il
fallait qu'elle s'occupe. Après la défaite, du jour
au lendemain, elle s'est trouvée dans des logements assez
réduites sans aucune domesticité exerçant les
mêmes responsabilités. À Montpellier elle partait
aux aurores pour faire des queues interminables. Ce passage d'une
vie très confortable à une vie très difficile
et les soucis constants qui l'accablaient l'avaient terriblement
usée. Quand mon père est parti pour Lyon, elle est
restée seule dans notre maison de campagnes avec trois jeunes
enfants, vivant, j'imagine, l'angoisse quotidienne. Elle rendait
compte à mon père de tout ce qui se passait et mon
père lui écrivait au moins deux fois par semaine.
Après l'arrestation de mon père, la mort de mon oncle
fusillé comme otage, l'arrestation dans une souricière
de sa sur qui devait mourir en déportation, elle est
venue à Lyon. Avant de le rejoindre, la famille s'était
disloquée et ma mère avait réussi à
trouver un point de chute pour ses deux plus jeunes enfants, ma
plus jeune sur dans la Drôme chez monsieur et madame
Courtin (monsieur Courtin était professeur d'économie
politique à Montpellier où il représentait
le mouvement Combat et devait, après la Libération,
devenir pendant quelques années directeur du Monde) ; mon
frère, Jean-Paul, âgé de quatorze ans avait
trouvé refuge dans une ferme où il travaillait. Ma
mère a été hospitalisée d'urgence à
Lyon. Elle est morte dans la solitude la plus complète à
l'âge de cinquante ans.
Certains des collègues
de mon père ont dit de ma mère qu'elle était
timide et effacée. Timide oui, effacée, je ne crois
pas, plutôt effacée en présence de mon père,
car elle comme nous, nous étions écrasés par
sa personnalité. Comment ne pas se sentir tout petit, malgré
des moments de révolte, en face d'un homme qui donne l'impression
de tout savoir sur tout, qui peut aussi bien vous expliquer le sens
et l'élégance d'une phrase latine, la signification
profonde et les qualités artistiques d'un chapiteau roman,
la mentalité du peuple de Paris au retour de la fuite à
Varennes, les implications de Munich, vous exposer comment faire
une coupe géologique ou même le calcul des probabilités
- et je n'évoque ici nu la musique, ni la peinture, ni la
littérature ou la philosophie.
Ce savoir nous impressionnait.
Est-ce la raison qui fait qu'il nous apparaissait si loin, si inatteignable.
Il n'a jamais su avoir avec nous des rapports de père à
enfant. Il avait une telle pudeur de ses sentiments. Mon frère
ajoute qu'il ne s'intéressait vraiment aux enfants que lorsqu'ils
étaient adolescents. Mais la correspondance qu'il entretenait
régulièrement avec ses enfants lorsqu'il était
éloigné de nous vient démentir ce jugement.
Il connaissait bien chacun d'eux, leurs qualités et leurs
défauts. Leur plus petite maladie l'inquiétait et
il était préoccupé de l'avenir de chacun de
nous. Il avait un souci constant de sa famille et un lien terriblement
fort avec elle. Est-ce le fait que son frère aîné
avait été médecin, que le fils aîné
de celui-ci l'était aussi et que ma tante était infirmière
bénévole ? Je ne sais, mais nous n'avons cessé
pendant notre enfance d'être entre les mains des médecins.
La famille comptait tellement
pour mon père. Il faut se souvenir que s'il n'est pas parti
pour les Etats-Unis en 1940 ou 19411, ce n'est pas principalement
à cause des difficultés que faisaient les Américains,
mais à cause de nous, ses fils aînés, et avant
la mort de ma grand-mère en 1941, à cause de sa mère.
Il ne voulait laisser derrière lui ni ses fils pourtant en
âge de se débrouiller, j'avais vingt ans et mon frère
dix-huit ans, ni sa mère âgée de quatre-vingt-trois
ans. Mon père vouait à sa mère un amour sans
partage. Dès la saison froide, elle venait vivre avec nous
jusqu'aux premiers jours du printemps, que ce soit à Strasbourg
ou à Paris et, après la débâcle et l'exode,
elle n'a jamais rejoint sa maison de Marlotte et est restée
avec nous jusqu'à son dernier jour. Mon père était
aux petits soins avec sa mère. Il se souciait constamment
de son confort et de sa santé. Il recueillait son avis, il
la faisait participer à toute sa vie " mondaine "
et à ses loisirs ; il l'emmenait aux concerts, aux expositions
Ma grand-mère était une femme à très
forte personnalité s'intéressant à tout et
qui n'a jamais cessé d'avoir une vie active. Elle a eu en
son fils un homme d'une dévotion exceptionnelle. Ma mère
était si consciente de cette constante préoccupation
de mon père pour sa mère qu'au moment de l'avance
des troupes allemandes en mai 1940 et quelques jours avant l'entrée
des Allemands à Paris, elle a abandonné ses enfants
sous ma responsabilité à Guéret dans la Creuse
où nous habitions, et est partie avec mon jeune frère
pour aller chercher ma grand-mère et la ramener parmi nous.
Elle a réussi à rejoindre Marlotte, à prendre
ma grand-mère et trois ou quatre de ses amies mais s'est
fait coincer en panne d'essence à quelques kilomètres
de Gien sur la Loire, dépassée par l'armée
allemande. Cet épisode, mieux que tout autre, montre que
ma mère ne manquait pas d'initiative ni de courage, mais
je crois que mon père a dû lui être particulièrement
reconnaissant de cette décision hasardeuse et dangereuse
qu'il ne lui aurait certainement pas conseillée et qui n'avait
pas d'autre objet que de protéger sa mère.
Le souci permanent de sa famille s'est aussi manifesté dans
la part importante qu'il a prise à l'éducation des
enfants de son frère mort juste après la Grande Guerre.
Pour remettre en selle un de mes cousins germains, il l'a pris avec
nous à Strasbourg pendant un an et n'a jamais cessé
de le suivre. Le hasard a voulu que ce cousin Jean Bloch-Michel
a été le dernier à le revoir à Montluc
avant sa mort.
Je voudrais maintenant dire
quelques mots des idées centrales qui sous-tendaient la vie
de mon père et compléter par quelques traits son caractère.
Jetant un coup d'il en arrière et ayant beaucoup réfléchi
aux motivations de mon père, j'exclus de mon discours le
patriotisme dont je n'ai pas envie de parler, et qui s'explique
par la tradition républicaine et alsacienne, par l'époque,
par sa culture historique, sinon pour noter que l'exemple de patriotisme
qu'il a montré me paraît presque unique : il a fait
la Première Guerre, il a été volontaire pour
la Deuxième Guerre et à cinquante-sept ans il a tout
quitté pour s'engager dans la Résistance. Un trait
de caractère a dominé toute sa vie : un sens exacerbé
du devoir. Ce sens du devoir a commandé tous ses actes. Il
était le fidèle compagnon d'un souci constant de ne
pas perdre son temps, comme si la vie représentait quelque
chose qui vous est donné pour en remplir tous les instants,
car elle est trop courte pour que celui qui possède des qualités
intellectuelles et morales puisse se permettre d'en gaspiller des
instants qui ne soient pas productifs. Mon père avait horreur
de tout ce qui ne lui paraissait pas utile ; il ne supportait pas
que ses enfants écoutent de la musique de variétés
à la radio, ou - comme on le disait alors - à la TSF.
Pour lui, il n'y avait qu'une musique noble, la musique classique,
et bien que ne jouant aucun instrument, alors que ma mère
était assez bonne pianiste, il était très musicien
: à Strasbourg en particulier il allait régulièrement
au concert où il nous emmenait quelquefois. Mon père
ne comprenait pas non plus qu'on puisse jouer aux cartes. De temps
en temps il jouait aux échecs avec l'un de nous.
Il était très
exigeant pour les autres mais aussi pour lui-même, et ce qui
peut paraître extraordinaire pour ceux-mêmes qui ne
l'ont pas connu, il se plaignait souvent auprès de ses amis
et de ses proches de succomber à la paresse. Et pourtant,
où que ce soit, à Paris ou la campagne, il donnait
l'impression de travailler tout le temps. A la campagne où
les choses étaient encore plus nettes en raison de la disposition
des lieux, son bureau étant séparé de la maison,
il s'y enfermait dès le matin et ne réapparaissait
que pour le repas de midi et éventuellement pour quelques
pas dans le jardin. Après le café, qui était
sacré pour lui et revêtait même un peu l'aspects
d'une cérémonie à laquelle on était
admis à partir d'un certain âge, il retournait à
son bureau et n'en sortait que le soir pour dîner. Lorsqu'il
y avait des invités, des amis ou des étudiants, il
sacrifiait son travail pour s'occuper d'eux et leur faire l'honneur
du pays.
À
la campagne il n'acceptait d'être dérangé
que pour s'entretenir avec un ou deux paysans du village. Ce désir
de communication avec les hommes de la terre qu'il n'avait pas rencontrés
depuis la Grande Guerre, traduisait, bien entendu, son intérêt
pour tout ce qui touchait à la campagne, mais exprimait aussi
le grand respect qu'il avait pour les travailleurs.
Il était très conscient d'être un privilégié
et éprouvait une grande admiration pour ceux qui, sans culture
et sans longues études, savaient comprendre le monde et exprimaient
des idées. Ce souci de l'autre permet de comprendre aussi
l'attention particulière qu'il portait à ses étudiants
issus de milieux très modestes et l'aide qu'il lui arrivait
de leur apporter.
Il avait, tout compte fait,
une vie assez austère, moins cependant que certains ont cru
pouvoir l'interpréter (je pense par exemple à un article
sur mon père écrit par Eugen Weber). Lorsqu'il ne
s'adonnait pas à quelque loisir noble comme le théâtre,
la musique classique, les expositions et les musées qu'il
fréquentait beaucoup, il avait le courage de son choix. Il
adorait le cinéma et ne s'en cachait pas comme certains intellectuels
qui considéraient ce plaisir comme honteux. Il lisait énormément,
non seulement des livres sérieux mais aussi beaucoup de romans.
Il était un fervent des romans policiers ; il y en avait
toujours un sur sa table de travail, essentiellement des romans
policiers anglais, car à nouveau dans ce domaine il ne fallait
pas oublier l'utile. Cette lecture lui permettait d'améliorer
sa familiarité avec la langue anglaise et d'acquérir
une meilleure connaissance de la société britannique
et de la campagne. Sa passion pour les romans policiers était
telle qu'il avait formé le projet d'en écrire un lui-même
et ce projet était déjà élaboré
au point qu'un de ses carnets contient le scénario du roman
avec un plan et les principaux personnages. Ses lectures pouvaient
même être érotiques et il y avait à la
maison, comme à la Bibliothèque Nationale, un "
enfer " dans un placard fermé à clef. Nous l'avons
découvert pendant que mon père était à
la guerre, et cet " enfer " était assez généreusement
garni.
Mon père était
aussi un touriste heureux . Il avait acquis de bonne heure une voiture
et il aimait faire des tours à la campagne en voiture, visiter
des églises et s'arrêter aux point de vue. Du jour
où en 1930 mes parents ont acheté notre maison de
campagne de Fougères dans la Creuse, il se rendait en voiture
de Strasbourg à Fougères. Dans les années 1930
c'était une véritable équipée avec une
ou deux nuits d'étapes. Mon père était un piètre
conducteur alors que ma mère était une excellente
conductrice, un peu rapide au gré de mon père, mais
il adorait conduire. Sur le chemin il y avait de fréquents
arrêts pour la visite de tel ou tel monument. Il était
un adepte du guide Michelin, mais comme il était assez économe,
une étoile nous suffisait généralement. Mon
père savait apprécier la bonne chère et les
bons vins.
À la maison, il se
plaisait à faire les honneurs de la table et de sa cave.
À Paris, il y avait les grands dîners, souvent en l'honneur
d'un hôte étranger de passage ; on sortait beaucoup,
mais il arrivait à mes parents assez souvent de dîner
en ville. Je ne pense pas qu'on puisse parler de vie mondaine, mais
en tout cas mon père n'était pas casanier.
Pendant
les dernières années, outre ses séjours professionnels
à l'étranger, il a fait quelques voyages hors de France,
toujours en voiture. En 1937 nous avons visité la campagne
anglaise et en 1935 nous sommes allés en Italie, particulièrement
à Padoue, Mantoue, Ferrare e Venise. À Venise nous
avons passé plusieurs jours, pilotés par un Vénitien
: Gino Luzzato. Pour le garçon de quatorze ans que j'étais,
c'est un souvenir inoubliable. Voyager avec mon père était
véritablement extraordinaire. Tout était planifié
avec seulement un peu de fantaisie pour les repas. Comme on peut
s'en douter à la lecture de son uvre, mon père
avait des dons remarquables d'organisation et de méthode.
Quand il voyageait, il était détendu et on pouvait
lui parler facilement. C'est pendant ces voyages que j'ai appris
à le connaître au-delà de la surface assez rugueuse
qu'il présentait généralement.
S'il avait peu d'amis, ses
amis lui étaient très fidèles. Je ne mentionne
que pour mémoire Lucien Febvre : à Strasbourg, mon
père et lui se voyaient presque quotidiennement et nos deux
familles étaient très liées. À Paris
les liens étaient plus distendus. Du lycée Louis le
Grand, mon père avait conservé deux amis très
proche : Paul Lévy, mathématicien, professeur à
l'École Polytechnique, et Jacques Massigli, avocat à
la Cour de Cassation. De l'École Normale datait sa très
grande amitié pour M. Étard devenu successeur de Lucien
Herr comme bibliothécaire. Maurice Halbwachs était
à Strasbourg l'un de ses collègues les plus appréciés.
Il était notre voisin dans les dernières années
de Strasbourg et mon père et lui se rencontraient beaucoup.
Mon père était aussi très attaché à
une famille de médecins d'Angers, où il se rendait
souvent.
Le choix des activités extra-familiales des jeunes enfants
est bien souvent commandé par celui des parents. Aussi n'est-il
pas sans intérêt, pour mieux cerner la personnalité
de mon père et ses idées sur l'éducation et
la jeunesse, de signaler que tous ses enfants, dans les années
1930 à Strasbourg, ont fait du scoutisme. Il nous orientait
plutôt vers des activités de groupe que vers les activités
purement sportives, encore que très jeunes nous ayons fait
du ski dans les Vosges avec ma mère. Nous allions aussi au
patinage avec ma mère et nous avons tous appris à
nager assez jeunes. Mon père, en dehors de la marche, n'exerçait
aucune activité sportive. Je sais que plus jeune il avait
fait beaucoup de montagne et même je crois jusqu'aux années
1930, mais je n'en ai aucun souvenir. À partir de la cinquantaine
il avait de fréquentes crises de rhumatismes et était
constamment soigné pour cette affection. Chaque année
il partait seul en cure à Aix-les-Bains. J'imagine que ce
sont ses rhumatismes chroniques, qui le faisaient beaucoup souffrir,
qui ont marqué pour lui la fin de toute activité sportive.
Je ne sais quelles étaient
les idées politiques de mon père. Je crois pouvoir
dire qu'il était un homme de gauche mais tout autant un homme
d'ordre. Je ne sais comment il a vécu le front Populaire,
mais par contre je puis affirmer que, dès les premiers jours,
il était anti-munichois. Peut-être peut-on reconstituer
un peu ses convictions politiques au travers de la presse qu'il
lisait régulièrement. À Paris, il était
abonné à L'uvre et à L'Ordre dirigé
par Émile Buré. Il achetait Le Populaire essentiellement
pour les éditoriaux de Léon Blum. Il était
abonné à, ou lisait régulièrement, Marianne
et La Lumière. Le soir, comme toute la bourgeoisie éclairée
de l'époque, il lisait Le Temps. Il était abonné
depuis toujours à L'Europe Nouvelle de Pertinax et à
L'Illustration. Pendant les dernières années, il s'était
abonné au New Stateman and Nation qu'il considérait
comme l'un des meilleurs hebdomadaires européens, et pour
lui comme pour nous à La Nature. Après l'Armistice,
il s'est abonné à Weltwoche. Je me rends parfaitement
compte que ceci n'est qu'un catalogue, mais je ne puis aller au-delà.
Mon espoir est qu'un jour un historien tente de reconstruire la
ligne politique de mon père. Ce dont je suis convaincu, c'est
que s'il avait vécu, il aurait pris part au combat politique.
Ceci
me conduit à ma dernière réflexion sur mon
père. Sa vie très tôt interrompue et inachevée
pose beaucoup de points d'interrogation. Des réponses seront
peut-être un jour apportées, je n'ai prétendu
ici que planter quelques jalons mais les zones d'ombre demeurent
pour moi considérables.
Ecoutez
la fin
du texte
d'Etienne Bloch
(extrait sonore)