Marc Bloch
L'homme, le combattant
Recherche sur l'ensemble des pages du site (saisissez un ou plusieurs mots):
 
               
 
   




Photographie attribuée à Marc Bloch

 



La coïncidence des dates m'oblige à commencer ma communication par l'évocation de la mort de mon père. Il y a aujourd'hui quarante-deux ans jour pour jour que le soir, à la tombée de la nuit, mon père, avec vingt-neuf autres prisonniers, était extrait de la prison de Montluc, enchaîné et monté dans une camionnette ; après une heure de route, le véhicule s'arrêtait au bord d'un champ proche du village de Saint-Didier-de-Formans dans l'Ain. Mon père et ses camarades, dont deux survécurent, étaient abattus à la mitraillette dans ce champ où s'élève aujourd'hui un monument. J'aurais pu, si je croyais à la valeur de ce genre de rituel, me rendre au pied du monument. J'aurais pu, si je croyais à la valeur de ce genre de rituel, me rendre au pied du monument ou me recueillir sur sa tombe dans le cimetière creusois du Bourg d'Hem, mais je n'ai pas besoin de cela. L'image de mon père, ou plus exactement son souvenir, ne me quitte plus depuis que j'ai appris sa disparition.


La dernière image de mon père, image bien floue, date du 18 décembre 1942. Du train qui nous emmenait mon frère et moi vers Perpignan, puis vers l'Espagne, je crois voir sa silhouette s'engouffrant dans l'escalier de la gare de Montpellier où il avait tenu à nous accompagner. Depuis ce jour je ne l'ai jamais revu ; je n'ai pas non plus revu ma mère que j'avais quittée quelques jours auparavant. Ces deux pertes, et les conditions dans lesquelles j'ai appris la disparition de mes parents, ont amputé tout un plan de ma mémoire. Je ne me souviens presque pas de mon enfance et de ma jeunesse. La mort de mon père a causé en moi un vide qui n'a jamais été comblé. Je suis donc un mauvais témoin.

Je vais pourtant tenter de dresser un portrait de mon père. Dans cette effort, je ne prétends pas à l'objectivité. Ce portrait est la réalité telle que je la vois aujourd'hui, accompagnée d'une certaine réflexion et aussi quelquefois d'une tentative d'explication. C'est l'image que s'est construite de son père un fils qui va bientôt entrer dans le troisième âge. Physiquement mon père était plutôt de petite taille, assez bien proportionné. En le voyant on était surtout frappé par ses yeux, des yeux pâles de myope qui vous regardaient intensément derrière les lunettes. Le crâne de bonne heure dégarni accentuait l'aspect de rondeur de sa tête et soulignait son large front bombé et ridé. Une moustache raide et fournie s'étalait sous son nez assez volumineux ; ses lèvres étonnamment minces dessinaient une bouche très fermée et une fossette profonde accusait le menton. L'expression était sérieuse mais les yeux savaient rire à l'occasion. Son sourire pouvait quelques fois blesser par l'ironie.

Il y a un mot qui reviendra souvent dans mon discours, c'est sévérité. Il est peut-être injuste, mais telle est l'importance qu'ont conservée tous ses enfants. Il devrait sans doute être accompagné de bonté et de tendresse, mais nous ne les ressentons guère. Pour nous c'était un père autoritaire et sévère. Nous l'aimions bien mais souvent, pourquoi ne pas le reconnaître, il nous faisait peur. Lorsqu'il grondait ou faisait les gros yeux, nous ne savions où nous mettre. Mon père piquait des colères terribles qui s'épuisaient aussi vite qu'elles naissaient. Il 'était plus soupe-au-lait que coléreux mais, dans ces moments-là, ma mère le craignait aussi. Ma mère au contraire était toute douceur.


Mon père avait un amour pour ma mère dont nous ne soupçonnions pas la profondeur, mais qui s'entrevoit à travers toute sa correspondance et les poèmes qu'il a laissés. Ma mère était sa compagne fidèle et aimante en laquelle il avait tout confiance. IL partageait tout avec elle. Elle lui servait de secrétaire. Elle tapait tous ses manuscrits et toutes ses lettres. Elle classait ses fiches. Elle lisait tout ce qu'il écrivait. Je ne crois pas me tromper en affirmant que pas un mot n'est sorti de sa plume sans être soumis à sa critique.


Ma mère, outre sa fonction de collaboratrice de mon père, devait tenir la maison. Certes nous vivions dans une confortable aisance bourgeoise grâce à la fortune de ma mère, avec une cuisinière, une femme de ménage et une bonne d'enfants, toujours dans des appartements assez vastes, mais il fallait que tout soit parfait. Et ma mère était mère de six enfants dont il fallait qu'elle s'occupe. Après la défaite, du jour au lendemain, elle s'est trouvée dans des logements assez réduites sans aucune domesticité exerçant les mêmes responsabilités. À Montpellier elle partait aux aurores pour faire des queues interminables. Ce passage d'une vie très confortable à une vie très difficile et les soucis constants qui l'accablaient l'avaient terriblement usée. Quand mon père est parti pour Lyon, elle est restée seule dans notre maison de campagnes avec trois jeunes enfants, vivant, j'imagine, l'angoisse quotidienne. Elle rendait compte à mon père de tout ce qui se passait et mon père lui écrivait au moins deux fois par semaine. Après l'arrestation de mon père, la mort de mon oncle fusillé comme otage, l'arrestation dans une souricière de sa sœur qui devait mourir en déportation, elle est venue à Lyon. Avant de le rejoindre, la famille s'était disloquée et ma mère avait réussi à trouver un point de chute pour ses deux plus jeunes enfants, ma plus jeune sœur dans la Drôme chez monsieur et madame Courtin (monsieur Courtin était professeur d'économie politique à Montpellier où il représentait le mouvement Combat et devait, après la Libération, devenir pendant quelques années directeur du Monde) ; mon frère, Jean-Paul, âgé de quatorze ans avait trouvé refuge dans une ferme où il travaillait. Ma mère a été hospitalisée d'urgence à Lyon. Elle est morte dans la solitude la plus complète à l'âge de cinquante ans.


Certains des collègues de mon père ont dit de ma mère qu'elle était timide et effacée. Timide oui, effacée, je ne crois pas, plutôt effacée en présence de mon père, car elle comme nous, nous étions écrasés par sa personnalité. Comment ne pas se sentir tout petit, malgré des moments de révolte, en face d'un homme qui donne l'impression de tout savoir sur tout, qui peut aussi bien vous expliquer le sens et l'élégance d'une phrase latine, la signification profonde et les qualités artistiques d'un chapiteau roman, la mentalité du peuple de Paris au retour de la fuite à Varennes, les implications de Munich, vous exposer comment faire une coupe géologique ou même le calcul des probabilités - et je n'évoque ici nu la musique, ni la peinture, ni la littérature ou la philosophie.


Ce savoir nous impressionnait. Est-ce la raison qui fait qu'il nous apparaissait si loin, si inatteignable. Il n'a jamais su avoir avec nous des rapports de père à enfant. Il avait une telle pudeur de ses sentiments. Mon frère ajoute qu'il ne s'intéressait vraiment aux enfants que lorsqu'ils étaient adolescents. Mais la correspondance qu'il entretenait régulièrement avec ses enfants lorsqu'il était éloigné de nous vient démentir ce jugement. Il connaissait bien chacun d'eux, leurs qualités et leurs défauts. Leur plus petite maladie l'inquiétait et il était préoccupé de l'avenir de chacun de nous. Il avait un souci constant de sa famille et un lien terriblement fort avec elle. Est-ce le fait que son frère aîné avait été médecin, que le fils aîné de celui-ci l'était aussi et que ma tante était infirmière bénévole ? Je ne sais, mais nous n'avons cessé pendant notre enfance d'être entre les mains des médecins.


La famille comptait tellement pour mon père. Il faut se souvenir que s'il n'est pas parti pour les Etats-Unis en 1940 ou 19411, ce n'est pas principalement à cause des difficultés que faisaient les Américains, mais à cause de nous, ses fils aînés, et avant la mort de ma grand-mère en 1941, à cause de sa mère. Il ne voulait laisser derrière lui ni ses fils pourtant en âge de se débrouiller, j'avais vingt ans et mon frère dix-huit ans, ni sa mère âgée de quatre-vingt-trois ans. Mon père vouait à sa mère un amour sans partage. Dès la saison froide, elle venait vivre avec nous jusqu'aux premiers jours du printemps, que ce soit à Strasbourg ou à Paris et, après la débâcle et l'exode, elle n'a jamais rejoint sa maison de Marlotte et est restée avec nous jusqu'à son dernier jour. Mon père était aux petits soins avec sa mère. Il se souciait constamment de son confort et de sa santé. Il recueillait son avis, il la faisait participer à toute sa vie " mondaine " et à ses loisirs ; il l'emmenait aux concerts, aux expositions… Ma grand-mère était une femme à très forte personnalité s'intéressant à tout et qui n'a jamais cessé d'avoir une vie active. Elle a eu en son fils un homme d'une dévotion exceptionnelle. Ma mère était si consciente de cette constante préoccupation de mon père pour sa mère qu'au moment de l'avance des troupes allemandes en mai 1940 et quelques jours avant l'entrée des Allemands à Paris, elle a abandonné ses enfants sous ma responsabilité à Guéret dans la Creuse où nous habitions, et est partie avec mon jeune frère pour aller chercher ma grand-mère et la ramener parmi nous. Elle a réussi à rejoindre Marlotte, à prendre ma grand-mère et trois ou quatre de ses amies mais s'est fait coincer en panne d'essence à quelques kilomètres de Gien sur la Loire, dépassée par l'armée allemande. Cet épisode, mieux que tout autre, montre que ma mère ne manquait pas d'initiative ni de courage, mais je crois que mon père a dû lui être particulièrement reconnaissant de cette décision hasardeuse et dangereuse qu'il ne lui aurait certainement pas conseillée et qui n'avait pas d'autre objet que de protéger sa mère.


Le souci permanent de sa famille s'est aussi manifesté dans la part importante qu'il a prise à l'éducation des enfants de son frère mort juste après la Grande Guerre. Pour remettre en selle un de mes cousins germains, il l'a pris avec nous à Strasbourg pendant un an et n'a jamais cessé de le suivre. Le hasard a voulu que ce cousin Jean Bloch-Michel a été le dernier à le revoir à Montluc avant sa mort.


Je voudrais maintenant dire quelques mots des idées centrales qui sous-tendaient la vie de mon père et compléter par quelques traits son caractère. Jetant un coup d'œil en arrière et ayant beaucoup réfléchi aux motivations de mon père, j'exclus de mon discours le patriotisme dont je n'ai pas envie de parler, et qui s'explique par la tradition républicaine et alsacienne, par l'époque, par sa culture historique, sinon pour noter que l'exemple de patriotisme qu'il a montré me paraît presque unique : il a fait la Première Guerre, il a été volontaire pour la Deuxième Guerre et à cinquante-sept ans il a tout quitté pour s'engager dans la Résistance. Un trait de caractère a dominé toute sa vie : un sens exacerbé du devoir. Ce sens du devoir a commandé tous ses actes. Il était le fidèle compagnon d'un souci constant de ne pas perdre son temps, comme si la vie représentait quelque chose qui vous est donné pour en remplir tous les instants, car elle est trop courte pour que celui qui possède des qualités intellectuelles et morales puisse se permettre d'en gaspiller des instants qui ne soient pas productifs. Mon père avait horreur de tout ce qui ne lui paraissait pas utile ; il ne supportait pas que ses enfants écoutent de la musique de variétés à la radio, ou - comme on le disait alors - à la TSF. Pour lui, il n'y avait qu'une musique noble, la musique classique, et bien que ne jouant aucun instrument, alors que ma mère était assez bonne pianiste, il était très musicien : à Strasbourg en particulier il allait régulièrement au concert où il nous emmenait quelquefois. Mon père ne comprenait pas non plus qu'on puisse jouer aux cartes. De temps en temps il jouait aux échecs avec l'un de nous.


Il était très exigeant pour les autres mais aussi pour lui-même, et ce qui peut paraître extraordinaire pour ceux-mêmes qui ne l'ont pas connu, il se plaignait souvent auprès de ses amis et de ses proches de succomber à la paresse. Et pourtant, où que ce soit, à Paris ou la campagne, il donnait l'impression de travailler tout le temps. A la campagne où les choses étaient encore plus nettes en raison de la disposition des lieux, son bureau étant séparé de la maison, il s'y enfermait dès le matin et ne réapparaissait que pour le repas de midi et éventuellement pour quelques pas dans le jardin. Après le café, qui était sacré pour lui et revêtait même un peu l'aspects d'une cérémonie à laquelle on était admis à partir d'un certain âge, il retournait à son bureau et n'en sortait que le soir pour dîner. Lorsqu'il y avait des invités, des amis ou des étudiants, il sacrifiait son travail pour s'occuper d'eux et leur faire l'honneur du pays.

À la campagne il n'acceptait d'être dérangé que pour s'entretenir avec un ou deux paysans du village. Ce désir de communication avec les hommes de la terre qu'il n'avait pas rencontrés depuis la Grande Guerre, traduisait, bien entendu, son intérêt pour tout ce qui touchait à la campagne, mais exprimait aussi le grand respect qu'il avait pour les travailleurs.
Il était très conscient d'être un privilégié et éprouvait une grande admiration pour ceux qui, sans culture et sans longues études, savaient comprendre le monde et exprimaient des idées. Ce souci de l'autre permet de comprendre aussi l'attention particulière qu'il portait à ses étudiants issus de milieux très modestes et l'aide qu'il lui arrivait de leur apporter.


Il avait, tout compte fait, une vie assez austère, moins cependant que certains ont cru pouvoir l'interpréter (je pense par exemple à un article sur mon père écrit par Eugen Weber). Lorsqu'il ne s'adonnait pas à quelque loisir noble comme le théâtre, la musique classique, les expositions et les musées qu'il fréquentait beaucoup, il avait le courage de son choix. Il adorait le cinéma et ne s'en cachait pas comme certains intellectuels qui considéraient ce plaisir comme honteux. Il lisait énormément, non seulement des livres sérieux mais aussi beaucoup de romans. Il était un fervent des romans policiers ; il y en avait toujours un sur sa table de travail, essentiellement des romans policiers anglais, car à nouveau dans ce domaine il ne fallait pas oublier l'utile. Cette lecture lui permettait d'améliorer sa familiarité avec la langue anglaise et d'acquérir une meilleure connaissance de la société britannique et de la campagne. Sa passion pour les romans policiers était telle qu'il avait formé le projet d'en écrire un lui-même et ce projet était déjà élaboré au point qu'un de ses carnets contient le scénario du roman avec un plan et les principaux personnages. Ses lectures pouvaient même être érotiques et il y avait à la maison, comme à la Bibliothèque Nationale, un " enfer " dans un placard fermé à clef. Nous l'avons découvert pendant que mon père était à la guerre, et cet " enfer " était assez généreusement garni.


Mon père était aussi un touriste heureux . Il avait acquis de bonne heure une voiture et il aimait faire des tours à la campagne en voiture, visiter des églises et s'arrêter aux point de vue. Du jour où en 1930 mes parents ont acheté notre maison de campagne de Fougères dans la Creuse, il se rendait en voiture de Strasbourg à Fougères. Dans les années 1930 c'était une véritable équipée avec une ou deux nuits d'étapes. Mon père était un piètre conducteur alors que ma mère était une excellente conductrice, un peu rapide au gré de mon père, mais il adorait conduire. Sur le chemin il y avait de fréquents arrêts pour la visite de tel ou tel monument. Il était un adepte du guide Michelin, mais comme il était assez économe, une étoile nous suffisait généralement. Mon père savait apprécier la bonne chère et les bons vins.


À la maison, il se plaisait à faire les honneurs de la table et de sa cave. À Paris, il y avait les grands dîners, souvent en l'honneur d'un hôte étranger de passage ; on sortait beaucoup, mais il arrivait à mes parents assez souvent de dîner en ville. Je ne pense pas qu'on puisse parler de vie mondaine, mais en tout cas mon père n'était pas casanier.

Pendant les dernières années, outre ses séjours professionnels à l'étranger, il a fait quelques voyages hors de France, toujours en voiture. En 1937 nous avons visité la campagne anglaise et en 1935 nous sommes allés en Italie, particulièrement à Padoue, Mantoue, Ferrare e Venise. À Venise nous avons passé plusieurs jours, pilotés par un Vénitien : Gino Luzzato. Pour le garçon de quatorze ans que j'étais, c'est un souvenir inoubliable. Voyager avec mon père était véritablement extraordinaire. Tout était planifié avec seulement un peu de fantaisie pour les repas. Comme on peut s'en douter à la lecture de son œuvre, mon père avait des dons remarquables d'organisation et de méthode. Quand il voyageait, il était détendu et on pouvait lui parler facilement. C'est pendant ces voyages que j'ai appris à le connaître au-delà de la surface assez rugueuse qu'il présentait généralement.


S'il avait peu d'amis, ses amis lui étaient très fidèles. Je ne mentionne que pour mémoire Lucien Febvre : à Strasbourg, mon père et lui se voyaient presque quotidiennement et nos deux familles étaient très liées. À Paris les liens étaient plus distendus. Du lycée Louis le Grand, mon père avait conservé deux amis très proche : Paul Lévy, mathématicien, professeur à l'École Polytechnique, et Jacques Massigli, avocat à la Cour de Cassation. De l'École Normale datait sa très grande amitié pour M. Étard devenu successeur de Lucien Herr comme bibliothécaire. Maurice Halbwachs était à Strasbourg l'un de ses collègues les plus appréciés. Il était notre voisin dans les dernières années de Strasbourg et mon père et lui se rencontraient beaucoup. Mon père était aussi très attaché à une famille de médecins d'Angers, où il se rendait souvent.
Le choix des activités extra-familiales des jeunes enfants est bien souvent commandé par celui des parents. Aussi n'est-il pas sans intérêt, pour mieux cerner la personnalité de mon père et ses idées sur l'éducation et la jeunesse, de signaler que tous ses enfants, dans les années 1930 à Strasbourg, ont fait du scoutisme. Il nous orientait plutôt vers des activités de groupe que vers les activités purement sportives, encore que très jeunes nous ayons fait du ski dans les Vosges avec ma mère. Nous allions aussi au patinage avec ma mère et nous avons tous appris à nager assez jeunes. Mon père, en dehors de la marche, n'exerçait aucune activité sportive. Je sais que plus jeune il avait fait beaucoup de montagne et même je crois jusqu'aux années 1930, mais je n'en ai aucun souvenir. À partir de la cinquantaine il avait de fréquentes crises de rhumatismes et était constamment soigné pour cette affection. Chaque année il partait seul en cure à Aix-les-Bains. J'imagine que ce sont ses rhumatismes chroniques, qui le faisaient beaucoup souffrir, qui ont marqué pour lui la fin de toute activité sportive.


Je ne sais quelles étaient les idées politiques de mon père. Je crois pouvoir dire qu'il était un homme de gauche mais tout autant un homme d'ordre. Je ne sais comment il a vécu le front Populaire, mais par contre je puis affirmer que, dès les premiers jours, il était anti-munichois. Peut-être peut-on reconstituer un peu ses convictions politiques au travers de la presse qu'il lisait régulièrement. À Paris, il était abonné à L'œuvre et à L'Ordre dirigé par Émile Buré. Il achetait Le Populaire essentiellement pour les éditoriaux de Léon Blum. Il était abonné à, ou lisait régulièrement, Marianne et La Lumière. Le soir, comme toute la bourgeoisie éclairée de l'époque, il lisait Le Temps. Il était abonné depuis toujours à L'Europe Nouvelle de Pertinax et à L'Illustration. Pendant les dernières années, il s'était abonné au New Stateman and Nation qu'il considérait comme l'un des meilleurs hebdomadaires européens, et pour lui comme pour nous à La Nature. Après l'Armistice, il s'est abonné à Weltwoche. Je me rends parfaitement compte que ceci n'est qu'un catalogue, mais je ne puis aller au-delà. Mon espoir est qu'un jour un historien tente de reconstruire la ligne politique de mon père. Ce dont je suis convaincu, c'est que s'il avait vécu, il aurait pris part au combat politique.

Ceci me conduit à ma dernière réflexion sur mon père. Sa vie très tôt interrompue et inachevée pose beaucoup de points d'interrogation. Des réponses seront peut-être un jour apportées, je n'ai prétendu ici que planter quelques jalons mais les zones d'ombre demeurent pour moi considérables.

 

 

 

 

Ecoutez la fin
du texte
d'Etienne Bloch

(extrait sonore)



cliquez sur la photo