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MARC
BLOCH, HISTORIEN ET RÉSISTANT
Bronislaw Geremek
Bronislaw Geremek, historien, ancien
ministre des affaires étrangères de Pologne
Avertissement
: cet article est le texte de la conférence qu'aurait du
prononcer l'historien polonais médiéviste Bronislaw
Geremek, lors de la Conférence Marc Bloch en 1986, qui clôturait
le colloque consacré au 100ème anniversaire de la
naissance de Marc Bloch. En l'absence de son auteur, empêché
par la situation polonaise de se rendre à Paris, c'est Jacques
Le Goff qui a lu ce texte. Ce texte a été publié
dans les Annales en 1986 et dans le premier numéro des Cahiers
Marc Bloch, bulletin de l'Association Marc Bloch . Bronislaw Geremek
fut conseiller de Lech Walesa et ministre des Affaires étrangères
de Pologne (1997- 2000).
Un historien
polonais a des raisons particulières de s'associer à
l'hommage rendu à Marc Bloch. Dans l'historiographie polonais,
la problématique de l'histoire rurale qui était son
champ de recherches privilégié avait toujours eu,
depuis Lelewel jusqu'à Bujak, Rutkowski et Kula, une place
de choix. Deux ans après la création par Lucien Febvre
et Marc Bloch des Annales d'Histoire économique et sociale
en 1931 paraissait en Pologne le premier fascicule des Annales d'Histoire
sociale et économique fondées par Franciszek Bujak
(1875-1953) et Jan Rutkowski (1866-1949) . A l'origine de ces deux
entreprises, il y avait l'amitié et la collaboration de deux
historiens, le programme de travail interdisciplinaire, la volonté
de sortir du champ épistémologique traditionnel de
l'historiographie, le désir de faire la jonction entre l'étude
du passé et la réflexion sur le présent. Bloch
et Rutkowski s'écrivaient régulièrement, les
deux historiens se rendaient compte réciproquement de leurs
travaux ; Rutskowski collaborait aux Annales françaises.
Les travaux de Marc Bloch étaient connus en Pologne et inspiraient
d'autres travaux. Dans les années d'après-guerre,
le Métier d'historien et la Société féodale
ont été traduits en polonais. L'influence de l'Ecole
des Annales sur les historiens polonais après la dernière
guerre a été si importante que les meilleurs produits
de l'historiographie polonaise se rattachent à son inspiration.
Dans son rayonnement se sont formées les générations
d'après-guerre des historiens polonais, et en particulier
ma génération.
Parmi les premières lectures historiques de l'année
1950-1951, au seuil de mes études universitaires, à
côté des Villes du Moyen Age d'Henri Pirenne, ce sont
La Société féodale de Marc Bloch , puis les
fascicules bleus des Annales et la Méditerranée de
Fernand Braudel qui m'ont formé en tant qu'historien, qui
m'ont donné le goût de l'histoire. Plus tard ce fut
le tour de " tout Marc Bloch " et d'autres lectures de
la production historiographique française et, plus tard encore,
en 1956 et dans les années suivantes, des contacts personnels
avec le milieu dans lequel la pensée de Bloch restait présente.
Le cas polonais du rayonnement de l'uvre de Bloch et des Annales
est un exemple parmi d'autres. Il suffit d'observer la carte des
traductions des uvres de Bloch - tout particulièrement
du Métier d'historien - en différentes langues, ou
bien de regarder les notes en bas de page des travaux d'histoire
du Moyen Age ; Marc Bloch y reste toujours présent. Et ce
qui est plus important, les inspirations de sa pensée restent
agissantes dans l'historiographie mondiale, la problématique
de son uvre se prolonge, les questions qu'il posait dans ses
travaux sont à nouveau reprises. C'est donc toute la confrérie
internationale des historiens qui rend hommage à Marc Bloch
à l'occasion du centenaire de sa naissance.
L'uvre
de Marc Bloch attend encore son historien qui en entreprendrait
l'analyse en terme d'histoire de l'histoire et qui tenterait de
la comprendre, de définir sa place dans l'historiographie
du XXe siècle, de montrer ses rapports avec l'époque
où elle a vu le jour, de préciser ses dettes intellectuelles
et méthodologiques, de présenter ses inspirations
et ses aspirations. Je n'essayerai même pas d'esquisser un
tel programme. Je ne me propose qu'une réflexion rapide sur
le message contenu dans l'uvre de Marc Bloch et sur son actualité.
Je voudrais le faire en me référant en premier lieu
aux trois grands ouvrages de Bloch : Les caractères originaux
de l'histoire rurale française, La société
féodale, Les rois thaumaturges . Deux réserves s'imposent.
L'ordre de parution de ces travaux a été inversé,
ce qui a son importance pour la biographie intellectuelle de Bloch,
j'en suis conscient, mais je voudrais traiter son uvre comme
un ensemble. On pourrait aussi évoquer chacun de ces livres
pris à part comme une uvre aujourd'hui dépassée
par les recherches ultérieures. Sans ignorer cette perspective,
je me propose de considérer ces trois livres comme des documents
sui generis, comme des témoignages historiographiques.
Les caractères originaux de l'histoire rurale française
est un livre écrit à la commande. L'Institut pour
l'Etude Comparative des Civilisations à Oslo avait invité
Marc Bloch pour une série de conférences qui ont été
ensuite publiées en livre en 1931. La présentation
en quelque 250 pages de l'histoire agraire de la France - même
si le titre annonce qu'il s'agit seulement des caractères
originaux - était une véritable gageure. L'auteur
le confesse au début de son livre : " Un historien averti
de difficultés de son métier - le plus malaisé
de tous, au gré de Fustel de Coulanges ne se décide
pas sans hésitations à retracer en quelques centaines
de pages une évolution extrêmement longue, en elle-même
obscure et, par surcroît, insuffisamment connue ". Mais
on peut penser que l'historien était justement tenté
par ce risque : il s'agissait d'un sujet large, d'un processus long,
d'une problématique exigeant ingéniosité et
hardiesse d'interprétation, d'une synthèse qui saurait
dépasser l'obstacle de nos ignorances. Il valait la peine
de prendre le risque, l'entreprise fut couronnée de succès.
L'histoire de l'habitat, " les grandes lignes de l'occupation
du sol " ouvrent le livre. Ensuite, sous le titre un peu trompeur
de " la vie agraire ", il décrit les traits principaux
du régime agraire, c'est-à-dire l'assolement et les
formes des champs. L'esquisse de l'évolution agraire et de
la genèse du paysage agraire de la France moderne est admirable
en termes de synthèse, mais le livre apporte aussi toute
une série de propositions d'interprétation et d'intuitions
auxquelles les recherches ultérieures devaient donner raison.
Arrêtons-nous sur deux exemples.
Bloch considère comme une césure importante dans l'histoire
rurale française la crise des XIVe et XVe siècles.
Aujourd'hui cette assertion paraît évidente. Mais en
était-il de même en 1929 ? Le premier travail de Wilhelm
Abel sur les crises et les conjonctures agraires n'est paru qu'en
1935 et le grand débat sur la crise -ou les crises - des
XIVe et XVe siècles ne débute vraiment qu'après
la dernière guerre. Pourtant, sous la plume de Bloch se dessine
déjà le problème clé de ce tournant
dans l'évolution sociale : " C'est par une crise des
revenus seigneuriaux que se termine le Moyen Age et s'ouvrent les
temps modernes ". Il y voit une époque " de malaise
rural et de dépeuplement : rançon, dirait-on, de la
prospérité du XIIIe siècle ". Les recherches
détaillées ont confirmé cette hypothèse.
La densité démographique résultant des défrichements
et de la croissance de la population crée, d'après
lui, des conditions favorables à l'épidémie
; les défrichements et la mise en culture des terres nouvelles
parvenaient aux limites des possibilités naturelles de l'époque.
A côté de la chute des fortunes seigneuriales, il montre
les changements dans la situation de la population paysanne qui
souffrait des destructions de la guerre de Cent Ans (" la misère
des paysans a été atroce "), mais qui au cours
de la reprise économique obtenait, à la différence
des seigneurs, des avantages considérables. En rendant compte,
en 1935, d'un travail d'histoire rurale anglaise Marc Bloch se prononce
contre la surestimation des effets économiques des épidémies
: " Mais convient-il seulement de parler des +mortalités+
? ou ne s'agit-il pas d'une crise plus profonde et plus générale,
sensible, au même moment dans toute l'Europe ? " Le caractère
précurseur de toutes ces suppositions et surtout de la formulation
du problèmes général des transformations structurelles
du Bas Moyen Age est frappant.
Second exemple : la réaction seigneuriale. Bloch la considère
comme la réponse - ou une des réponses - à
la situation de crise, comme un des plus importants phénomènes
de l'histoire rurale de l'époque moderne. " La dépréciation
des rentes, écrit-il, était un fait européen.
Européens aussi, les efforts tentés par la classe
seigneuriale, plus ou moins renouvelée, pour rétablir
sa fortune. En Allemagne, en Angleterre, en Pologne, comme en France,
le même drame économique posa des problèmes
identiques. Mais les conditions sociales et politiques, variables
selon les pays, tracèrent aux intérêts lésés
des lignes d'action différentes. " De cette façon
les particularités de l'évolution du régime
agraire dans l'Europe moderne sont placées dans le cadre
comparatif où importent aussi bien les ressemblances que
les différences. D'un côté l'Allemagne de l'Est
et la Pologne où la classe seigneuriale est particulièrement
privilégiée : cette voie que la littérature
marxiste appelle prussienne n'entre pas, d'après " révolution
économique " du Moyen Age provoquée par l'apparition
des marchés régionaux qui ont créé la
possibilité matérielle du mouvement des affranchissements.
Après les années 1909-1912 passées à
la Fondation Thiers et après l'interruption due à
la guerre ce projet devait n'être réalisé qu'en
partie lorsqu'en 1920 Marc Bloch soutint sa thèse Rois et
serfs. Un chapitre d'histoire capétienne. Mais ces premiers
travaux se situaient encore en grande partie dans cette tradition
des historiens de la campagne auxquels Lucien Febvre reprochait
en 1932, impitoyablement, que " leurs paysans ne labouraient
que des cartulaires, avec des chartes en guise d'araires ".
Marc Bloch, peu à peu, dépassait cette problématique
et faisait éclater ses cadres classiques. Il cherchait l'élément
humain, l'élément social, en reprenant la formule
de Fustel de Coulanges que " l'histoire est la science des
sociétés humaines " et en se référant
à l'enseignement du vieux maître de l'histoire sociale
française. Les expériences et la problématique
de la géographie humaine, cette grande découverte
de la pensée universitaire française, ont marqué
très profondément le jeune agrégé d'histoire
et de géographie. Un élément capital de l'apprentissage
intellectuel de Bloch a été aussi l'influence de Henri
Berr, de ses ambitions synthétiques, de sa revue. C'est dans
la Revue de Synthèse historique qu'il a publié en
1912-1913 sa monographie sur l'Ile-de-France montrant l'interpénétration
des méthodes et des problèmes de l'histoire et de
la géographie.
Mais c'est au contact direct avec le paysage agraire qu'il faudrait
attribuer le rôle décisif. Selon Charles-Edmond Perrin,
c'était en 1919, au cours d'un excursion commune dans les
Vosges, que Marc Bloch avait confronté son érudition
d'archives avec le paysage agraire. Mais Bloch lui-même a
laissé un témoignage explicite à son sujet.
En parlant de son expérience de la vie militaire au cours
de la guerre de 1914, il écrit : " il est indéniable
qu'à plus d'un citadin, les années passées
sous l'uniforme bleu horizon ont fourni l'occasion de pénétrer,
beaucoup plus avant que de hâtives vacances ne lui avaient
jamais permis, dans l'intimité de la nature et des champs.
" Le fameux problème de la géographie des formes
des champs en Europe sur lequel pesaient de façon curieuse
les parti pris et les passions nationalistes, se trouvait ainsi
posé de manière nouvelle, à l'aide des plans
parcellaires et des cadastres. La géographie des trois types
de champs : champs ouverts et allongés, champs ouverts et
irréguliers, enclos, apportait non seulement la constatation
que les terres françaises connaissaient le phénomène
des enclosures, mais aussi, d'une façon générale,
faisait ressortir la dimension historique dans le paysage agraire,
l'enracinement profond des régimes agraires dans le temps.
Il serait difficile de trouver un meilleur exemple d'étude
de la longue durée que la lecture des plans parcellaires
esquissés et projetés par Bloch.
L'histoire rurale était pour Bloch une histoire des hommes
dans leurs rapports avec la terre, mais il accordait une grande
importance aux problèmes de la civilisation matérielle,
des techniques agricoles, de l'assolement, des outils. On sait,
d'ailleurs, l'intérêt qu'il attachait à l'histoire
des techniques. Elles lui semblait nécessaire à la
compréhension de la vie agraire. Avec un mélange d'irritation
et d'amusement il disait de certains historiens des campagnes se
refusant à présenter la prose quotidienne des choses
de la terre : " on croirait qu'ils tiennent ces basses préoccupations
pour au-dessous de la majesté de Clio et que, pudiquement,
ils passent devant les tas de fumier en se bouchant le nez. "
Bloch lui-même était le contraire de ces historiens.
Il s'est épris des choses de la terre dans leur réalité.
L'histoire rurale se situait de plus en plus au centre de son intérêt.
A la veille de la guerre il a fondé une nouvelle collection
" Le paysan et la terre ", et dans les dernières
années de sa vie il exprimait son désir de fonder
une revue consacrée à l'histoire rurale.
Le deuxième livre sur lequel nous voudrions nous arrêter
quelques instants, La société féodale est aussi
une uvre de commande. Pour la collection " L'évolution
de l'humanité " conçue par Henri Berr avant 1914
et réalisée à partir de 1920, Bloch devait
écrire plusieurs livres, mais il n'eut le temps que d'écrire
celui qui lui importait le plus. Pourtant dans cette réponse
à une commande résidait un choix. Il suffit de voir
la liste des titres annoncés au début par Berr : le
nom de Marc Bloch y était attaché d'abord aux deux
volumes sur l'histoire économique du Moyen Age : Les origines
de l'économie européenne et De l'économie urbaine
au capitalisme financier, auraient dû précéder
La société féodale. D'autre part, les comptes
rendus de Bloch ainsi que sa façon d'analyser l'histoire
rurale du Moyen Age font apparaître clairement l'importance
qu'il attachait aux institutions de la féodalité et
aux liens de dépendance. Son article de 1912 sur les formes
de la rupture de l'hommage dans l'ancien droit féodal l'annonçait
déjà, et les études ultérieures sur
le servage et la seigneurie en Europe médiévale témoignent
de la persistance de ses curiosités. A l'époque de
la parution des Caractères originaux, Bloch publie dans l'Encyclopaedia
of Social Sciences un article sur la " féodalité
européenne ". Sans doute, les articles sur la féodalité
extra-européenne qui voisinaient avec le sien stimulaient-ils
son intérêt comparatif. Les travaux de Otto Hintze
et Walther Kienast dans la littérature allemande ou de Paul
Vinogradoff et F.M. Stenton dans la littérature anglaise
traçaient le chemin. Dans la littérature française,
La société féodale de Joseph Calmette ne pouvait
être qu'une preuve que le sujet attendait son auteur.
Marc Bloch présente dans ce livre les principaux traits de
la société féodale ou même de la civilisation
féodale de l'Europe entre le milieu du IXe siècle
et les premières décennies du XIIIe siècle.
Depuis la parution du livre les recherches ont beaucoup progressé,
mais c'est surtout la terminologie qui a suscité le débat
historiographique et idéologique. Au-delà de la querelle
de mots -féodalisme ou féodalité- c'est le
problème des structures profondes d'une société
qui était en jeu. Peut-on oublier ces controverses en relisant
le livre de Marc Bloch aujourd'hui ? Il ne se proposait, lui-même
, que d'étudier la formation et l'implantation en Occident
du réseau des liens de dépendance. Autour du XIe siècle,
il distingue deux âges féodaux. Il écrit : "
Née dans une société d'un tissu très
lâche, où les échanges étaient peu de
chose et l'argent rare, la féodalité européenne
s'altéra profondément aussitôt que les mailles
du réseau humain se furent resserrées, que la circulation
des biens et du numéraire se fut faite plus intense. "
Le problème des rapports entre les hommes se trouve ainsi
rattaché à la vie matérielle et aux conditions
économiques, tout en gardant son autonomie : le social ne
se laisse pas réduire à l'économique.
Cela ne veut pas dire que Bloch ignore le problème de la
propriété et du travail de la terre. Il affirme que
la terre est l'objet ou l'instrument de la création des liens
de dépendance. En démontrant que la dépendance
définit tout le climat social de l'Europe de ce temps, il
décrit aussi, dans le même registre que la vassalité,
" les liens de dépendance dans les classes inférieures
". C'est ici qu'il rejoint le problème de la seigneurie
: " Au degré inférieur les relations de dépendance
trouvèrent leur cadre naturel dans un groupement qui, beaucoup
plus ancien que la vassalité, devait survivre longtemps à
son déclin : la seigneurie terrienne ". Sans traiter
la seigneurie comme une institution féodale, il met en relief
le fait que la plus grande expansion de la seigneurie coïncide
avec le développement de la vassalité. Il a écrit
en 1929 que " l'institution seigneuriale n'est intelligible
que comme un des éléments d'un système social
fondé sur les relations de protection ". Dix ans plus
tard, il traite la seigneurie comme un phénomène qui
précède la " société féodale
" des IXe-XIIIe siècles et qui lui survit même
quand tous les principaux traits de la féodalité ont
déjà perdu leur force. Sur cette phrase devenue classique
se termine le tome I de La société féodale
: " Ainsi un type d'organisation sociale, que marque une tonalité
particulière dans les rapports humains, ne se manifeste pas
seulement par des créations neuves ; il colore de ses teintes,
comme au passage d'un prisme, ce qu'il reçoit du passé,
pur le transmettre aux époques suivantes. "
Notons cette référence aux " teintes ",
à la " tonalité " particulière. Il
ne s'agit pas d'une présentation, d'un habillage littéraires
du livre. C'est une manière de comprendre l'histoire.
Derrière la table des matières de cet ouvrage apparaît
un projet global : la compréhension des traits ou des structures
profondes qui font l'unité d'une société ou
d'une civilisation. Voilà le vieux rêve de l'historiographie
romantique d'une " résurrection intégrale du
passé, mais réalisé avec la rigueur de la méthode
critique. Est-ce possible ? Bloch a la conscience du risque. En
analysant l'idéal chevaleresque et la vie noble, il se demande
" si l'effort n'est pas vain de prétendre expliquer
ce qui, en l'état présent de nos connaissances sur
l'homme, semble bien du domaine de l'inexplicable : le tonus d'une
civilisation et ses capacités magnétiques ".
Il ne faut pas voir ici de doutes sur le droit de poser de telles
questions, mais la simple constatation - le regret aussi - du faible
avancement des sciences de l'homme.
La société féodale est une structure totale,
dont la force et la prépondérance définissent
les limites dans le temps de ce modèle : certains de ses
éléments, certaines de ses institutions pouvaient
dépasser ces limites, pouvaient apparaître plus tôt
et continuer à exister quand toute la construction sociale
avait déjà cessé de fonctionner. Une telle
approche de la société féodale a donné
lieu à l'admirable présentation des conditions de
vie et de l'ambiance mentale, qui semblait tellement éloignée
du sujet annoncé par le titre du livre qu'elle suscitait
des doutes même de la part de Henri Berr et de Lucien Febvre.
En relisant maintenant ces pages sur la " tonalité économique
", les " façons de sentir et de penser ",
la " mémoire collective ", " l'empire de la
coutume ", nous les confrontons de façon naturelle à
nos connaissances actuelles dans ce domaine et nous nous rendons
mieux compte du prodigieux progrès des recherches sur l'histoire
des mentalités. Mais elles font apparaître aussi la
conception de l'histoire sociale de Marc Bloch : intimement liée
à l'étude des économies et des civilisations,
elle ne se laisse pas réduire aux déterminismes simples.
La clef se trouve dans l'étude des comportements humains,
dans la psychologie sociale. Marc Bloch observe la société
et la civilisation de l'époque féodale dans une optique
favorisant la synchronie, puisqu'il cherche toujours les fondements
de leur cohésion. Cette façon de penser est proche
de celle de Fernand Braudel , pour qui la société
est " l'ensemble des ensembles ". En soulignant le pluralisme
des structures et des hiérarchies dans une société,
Braudel aussi recherchait aussi quelle structure ou hiérarchie
était prépondérante. N'écrivait-il pas
: " Une société globale cohérente ne serait-ce
pas une hiérarchie qui a réussi à s'imposer
à l'ensemble, sans forcément détruire les autres
? ".
Le troisième livre, Les rois thaumaturges a été
reconnu ces dernières années comme le chef d'uvre
de Bloch : Georges Duby, en 1974, a écrit que ce livre permet
de considérer Marc Bloch comme l'inventeur de l'histoire
des mentalités, Jacques Le Goff en 1983 le considère
comme le livre précurseur de l'anthropologie politique historique.
Cela me permet d'être bref.
Les rois thaumaturges semble interrompre la logique interne et la
continuité des recherches de Bloch. Dans l'introduction à
son livre il avoue que l'idée des recherches sur le pouvoir
guérisseur des rois lui est venue quelques années
plus tôt, lors de la lecture de l'uvre de Théodore
et Denys Godefroy, Le cérémonial françois (1649)
notre principale source sur le sacre des rois de France. Le sujet
l'a tout d'un coup fasciné ; déjà en 1919,
avant même la soutenance de sa thèse sur les Rois et
les serfs, il le confiait à Perrin. La littérature
historique allemande aussi orienta son choix. L'étude de
1912 sur la rupture de l'hommage démontre déjà
une bonne connaissance des travaux allemands d'ethnologie juridique
et d'histoire du droit. Le séjour à Berlin où
il suivait les cours de l'historien de la vie religieuse, Harnack,
ainsi que les discussions avec l'helléniste Louis Gernet
et le sinologue Marcel Granet - normaliens tous les trois, ils sont
ensemble à la Fondation Thiers - contribuèrent à
son intérêt pour l'histoire culturelle. Il reste que
le choix du sujet pouvait susciter des doutes dans la confrérie
historique : n'était-ce pas un sujet marginal et bizarre
? " J'ai pensé pourtant, écrit Bloch, que ce
sentier détourné méritait d'être suivi
et j'ai cru m'apercevoir, à l'expérience, qu'il menait
assez loin. Avec ce qui n'était jusqu'à présent
que de l'anecdote, j'ai estimé qu'on pouvait faire de l'histoire.
" Et -j'ajouterai - faire de l'histoire en mêlant les
croyances, les rituels, les mythologies au domaine politique, puisqu'il
osait considérer son livre comme une contribution à
l'histoire politique de l'Europe.
L'objet de ce livre est un miracle : les rois de France et ceux
d'Angleterre étaient considérés comme dotés
du pouvoir de guérir les scrofuleux par un toucher rituel.
Bloch raconte et analyse ses dossiers, présente tous les
témoignages qu'il a pu recueillir - depuis le XIe siècle
pour les rois de France et le XIIe siècle pour les rois d'Angleterre
- jusqu'à la fin du XVIIIe siècle ou même le
début du XIXe siècle. Il étudie donc un phénomène
culturel dans une très longue dimension temporelle, en joignant
une analyse méthodique et critique à une sensibilité
aux gestes, aux rituels, aux paroles. Par l'association de l'érudition
classique à une problématique nouvelle, Les rois thaumaturges
annoncent les caractères originaux de la nouvelle histoire
française.
Présentant son livre comme une étude d'histoire politique
-ce qui suscitait l'étonnement à son époque,
et ne va pas toujours de soi à présent-, Bloch observe
les rapports complexes entre le sacré et le profane, cherchant
à comprendre les buts et l'enjeu réel de l'idéologie
du pouvoir miraculeux des rois. Il étudie les " représentations
collectives " concernant le pouvoir, le domaine surnaturel,
le sacre et le miracle. Le livre portait un message qui garde son
actualité : l'histoire politique devrait percevoir, au-delà
des événements, les fondements du pouvoir, les idéologies,
l'interdépendance des gouvernants et des gouvernés,
et même l'irrationnel.
Par rapport à un tel projet intellectuel, la conclusion du
livre semble, de façon étonnante, décevante
: nous aurions affaire à une illusion collective, à
une erreur collective du genre de celles que Bloch observait lors
de la guerre de 14-18 et auxquelles il a consacré un article
fort intéressant. Mais peut-on réduire l'idée
du pouvoir surnaturel des rois et la guérison miraculeuse
des écrouelles à une gigantesque fausse nouvelle ?
Au seuil de son livre Bloch écrivait : " Pour tout phénomène
religieux, il est deux types d'explication traditionnels. L'un,
qu'on peut, si l'on veut, appeler voltairien, voit de préférence
dans le fait étudié l'uvre consciente d'une
pensée individuelle sûre d'elle-même. L'autre
y cherche, au contraire, l'expression de forces sociales profondes
et obscures ; je lui donnerais volontiers le nom de romantique.
" Il proposait d'associer ces deux types d'explication. Mais
en fait, il n'a pas su dépasser ces explications traditionnelles.
Ce livre, admirable dans le récit et dans l'analyse du phénomène
étudié, présente une étonnante fissure,
sinon un échec, dont il conviendrait de chercher des raisons
dans le manque de soutien de la part des autres sciences de l'homme.
L'ethnologie de Frazer et de Lévy-Bruhl fournissait un appui
insuffisant. La psychologie sociale, malgré les travaux d'un
Blondel ou d'un Halbwachs, n'offrait pas non plus les inspirations
nécessaires. La prédilection de Bloch à raisonner
en termes de groupes sociaux ne l'aidait pas dans l'interprétation
de ce cas, puisqu'il y avait affaire aux strates les plus profondes
de la nature humaine. De même, en rendant compte en 1931 du
livre de Halbwachs sur les suicides, Bloch, avec une prodigieuse
intuition, montre l'importance du facteur biologique. Citons-le
: " A vrai dire, il s'agit là d'un ordre de recherches
qu'en raison même de ses difficultés les historiens,
comme les sociologues, ont généralement coutume de
négliger : l'immobilité physiologique de la personne
humaine est peut-être un des postulats, à y bien réfléchir,
les plus singuliers de nos études. " Mais sur ces chemins
sinueux l'historien doit requérir impérativement l'aide
d'autres disciplines. L'insuffisance des conclusions du livre sur
les rois thaumaturges fut le prix de son caractère précurseur
: dans le domaine des sciences de l'homme il y a une certaine interdépendance
paradigmatique.
Trois livres, trois directions de recherches de Marc Bloch - histoire
économique, histoire sociale, histoire culturelle-. En fait,
me semble-t-il, une telle identification et un tel cloisonnement
ne correspondent pas à la pensée de Bloch. Dans chacun
de ces livres le désir d'appréhender la dimension
humaine des phénomènes du passé lui fait mêler
les différents plans de la réalité. Dans la
forme des champs et dans l'organisation des terroirs présentés
par les plans parcellaires et les cadastres Bloch lit l'histoire
sociale ; il attire aussi l'attention sur la problématique
religieuse de l'organisation de l'espace, en se référant
aux travaux du grand sociologue polonais durkheimien, Stefan Czarnowski.
A une autre occasion, débattant les problèmes de l'histoire
de la monnaie, il appelle à se tourner vers le social : "
L'histoire économique de la monnaie médiévale
-disons mieux, son histoire sociale (souligné par moi, B.G.)-
reste encore à écrire ( ). Et cette histoire
économique ne saurait atteindre son objet que si elle consent
à se souvenir qu'un milieu humain se compose de groupes divers,
dont les genres de vie opposés s'expriment dans le contraste
de leurs habitudes monétaires. " A plusieurs reprises,
il répète que l'histoire économique doit s'ouvrir
vers le social, en tenant compte des réalités psychologiques.
C'est dans une ambiance sociale commune qu'il cherche l'unité
de la société féodale et il reproche à
Georg von Below, précisément, de ne pas comprendre
que les institutions et les liens entre les hommes sont de façon
naturelle enracinés dans la " mentalité commune
". Il lui semble nécessaire pour la compréhension
d'une société d'étudier aussi bien les fondements
matériels des groupes sociaux que leurs façons de
sentir et de penser. Bien que dans le cas des Rois thaumaturges
cet entrecroisement des domaines et des plans de recherche n'apparaissent
pas aussi nettement, Bloch s'y réfère aussi bien à
l'histoire de la médecine qu'à l'histoire des croyances
et des " superstitions " (dans le sens que donnait à
ce dernier terme Jean-Baptiste Thiers).
Toute la démarche de Bloch comporte ce souci du global. C'est
bien le trait principal de son programme de renouvellement des études
sur le passé. Pour bien le comprendre, il faut questionner
d'une part ses prémisses méthodologiques et d'autre
part son contexte intellectuel.
Marc Bloch entre dans le métier d'historien au moment où
le paradigme de l'histoire conforme aux préceptes de von
Ranke était dominant. Sa mise en question lors des grands
débats méthodologiques est arrivée à
troubler la bonne conscience des historiens, mais elle n'était
accompagnée d'aucune autre proposition aussi cohérente
que le modèle existant. La promotion de 1904 de l'Ecole Normale
Supérieure qui fut celle de Bloch se formait, par la force
des choses, dans le débat sur le statut épistémologique
et les méthodes des sciences sociales, marqué par
les prises de position de Lacombe, de Seignobos, de Simiand, de
Mantoux. En prenant connaissance de l'historiographie allemande,
le jeune historien français se trouvait au cur de la
fameuse controverse des méthodes (Methodenstreit), du débat
autour des uvres de Karl Lamprecht. Ainsi son apprentissage
d'historien se situe-t-il à l'époque des grands débats
méthodologiques et de l'ambition croissante de l'histoire
de se rapprocher des sciences. Et aussi de l'enthousiasme pour la
synthèse historique prônée par Henri Berr.
Nous avons déjà souligné l'influence de l'Ecole
française de géographie humaine. Mais le rôle
capital dans la formation de la personnalité intellectuelle
de Marc Bloch, il faut l'attribuer surtout à la sociologie
durkeimienne. Après des années, dans un article sur
Simiand, il en parlait en ces termes : " J'en appelle au souvenir
de tous ceux qui, dans l'Année sociologique d'antan, ont
trouvé un des meilleurs éléments intellectuels
de leurs années d'apprentissage. " Les résultats
de cet apprentissage sont sensibles non seulement dans son livre
sur les rois thaumaturges, mais dans tous les travaux de Bloch,
dans sa façon d'interpréter les phénomènes
historiques, dans son rejet de l'Antibegrifflichkeit, de l'historicisme
allemand. Le parti pris durkheimien de Bloch ne s'accordait pas
tout à fait avec les principales tendances du milieu de la
Revue de Synthèse historique et, au moment de la création
des Annales, s'avérait en contradiction avec la méfiance
de leur éditeur, Max Leclerc, à l'égard de
la sociologie.
Lucien Febvre soulignait d'ailleurs aussi sa distance à l'égard
d'un certain " sociologisme " dans l'interprétation
historique, en reconnaissant toutefois la dette de sa génération
à l'égard de l'école durkheimienne.
Dans le Métier d'historien il évalue l'influence de
la sociologie de Durkheim sur les historiens. C'est grâce
à elle qu'ils ont appris " à analyser plus en
profondeur, à serrer de plus près les problèmes,
à penser ( ) à moins bon marché ".
Mais Bloch montre que la sociologie durkheimienne, aspirant à
dégager les principes d'une " connaissance rationnelle
" à partir d'une constatation de l'évolution
humaine, laisse en dehors de l'observation tous ces aspects de la
vie qui semblent ne pas se soumettre à ces principes. Il
n'hésite finalement pas à affirmer que la sociologie
durkheimienne appartient au passé. Il n'y cherche pas de
recette à la crise de l'histoire.
La réponse au malaise de la pensée historique de son
temps, Bloch la recherche dans le sens d'une histoire sociale, comparée
et critique.
" Nous tenons au mot social " - écrivait-il en
1928 à André Siegfried en l'informant du projet de
la nouvelle revue. Et il expliquait qu'il pensait à l'étude
de l'organisation de la société et des classes. Cette
remarque est importante. La nouvelle revue proposait d'ouvrir ses
colonnes surtout à l'étude de l'économie d'autrefois
et d'aujourd'hui : Bloch suggérait même de lui donner
comme titre l'Evolution économique. Les changements successifs
du titre des Annales rendaient compte de l'importance croissante
du social : le premier changement en Annales d'histoire sociale
intervient déjà après dix ans d'existence de
la revue, en 1938. La recherche obstinée de la dimension
sociale de tous les phénomènes étudiés
permettrait de classer tous les travaux de Bloch sous le vocable
de l'histoire sociale. Toute recherche d'histoire économique,
écrivait-il à propos des thèses d'Alfons Dopsch,
si elle veut atteindre son véritable objet, doit se faire
sociale. De même, en marge du grand livre de Huizinga, il
affirmait que l'on ne peut pas parler du climat psychologique de
l'automne du Moyen Age sans le rapporter aux groupes sociaux.
Dans l'interprétation du processus historique il restait
étranger à un déterminisme moniste, bien qu'il
accueillît avec le plus grand intérêt la thèse
de Lefebre des Noëttes sur l'influence des techniques de transport
sur le développement des civilisations et observait avec
attention la présence du marxisme dans les sciences sociales.
La seule réduction qu'il acceptait dans le domaine de l'histoire,
c'était celle qui menait à l'homme. La phrase célèbre
sur la ressemblance entre l'historien et l'ogre de la fable n'était
pas seulement une formule frappante, mais un projet intellectuel
: une directive heuristique orientant l'historien vers la réalité
biologique et psychologique. A la première dans une certaine
mesure seulement, à cause des difficultés du dialogue
entre la biologie et l'histoire. Mais en ce qui concerne la seconde,
on peut affirmer sans doute que la réduction à la
psychologie collective -est-ce, d'ailleurs, une réduction
? - devint de plus en plus la composante principale de sa pensée.
Présenter l'histoire de la condition servile, écrivait-il
en 1933, signifie présenter " l'histoire d'une notion
collective : celle de la privation de la liberté ".
En rendant compte du livre de Halbwachs sur la morphologie sociale,
en 1939, il soulignait : " Par dessus tout, on sera sensible
à l'effort pour atteindre toujours, derrière ses manifestations
matérielles, l'élément social par excellence.
J'entends : l'élément mental. " Et encore cette
phrase dans le Métier d'historien, à propos de la
peste noire : " l'épidémie ne se propagea si
rapidement qu'en raison de certaines conditions sociales -donc,
dans leur nature profonde, mentales- et ses effets moraux s'expliquent
seulement par les prédispositions particulières de
la sensibilité collective. " Cette histoire sociale
centrée sur les hommes, leurs comportements et leurs existences,
ne dédaignant pas le biologique, nous est très proche.
L'uvre de Marc Bloch montre souvent une certaine spécificité
du social dans l'histoire, mais il s'agit toujours et surtout d'un
programme d'élargissement de l'observation historique, en
y introduisant les matières qu'elle dédaignait et
les observatoires qu'elle ignorait jusqu'alors. Eileen Power rappelait
dans son cours inaugural la phrase de lord Acton, que les historiens
sont en train d'apprendre à aller chercher leurs plats à
la cuisine. Arriver aux structures du quotidien, aux solidarités
et conflits entre les hommes et les groupes humains, aux grands
ensembles que forment les Etats, les sociétés, les
civilisations -c'était un programme de l'histoire globale
et profonde. Car Marc Bloch ne considérait pas l'histoire
sociale comme un domaine à part, mais partageait avec Lucien
Febvre la conviction que l'histoire " est sociale tout entière,
par définition ".
L'histoire comparée apparaît chez Bloch surtout comme
une façon d'étudier et de présenter le passé.
Il la pratique dans Les Rois thaumaturges en comparant la France
et l'Angleterre : on peut dire que les Caractères originaux
naissent de la comparaison entre le régime agraire anglais
et ceux du continent ; son premier cours à la Sorbonne portait
sur la comparaison du manoir anglais et de la seigneurie française.
L'histoire comparée des société européennes,
proposée par Bloch au Collège de France, constituait
la problématique de ses recherches et une certaine façon
de penser la France et le Moyen Age. Son comparatisme suscite encore
à présent des débats et controverses. Il a
exposé clairement son point de vue dans une communication
au Congrès des sciences historiques à Oslo en 1928
: la méthode comparative doit servir à découvrir
aussi bien les ressemblances que les différences et ne peut
concerner que les phénomènes et les ensembles avoisinants.
Les limites imposées découlent de l'ambition de voir
dans la méthode comparative l'instrument rigoureux servant
à découvrir les caractères particuliers d'un
groupe, d'une société ou d'une civilisation ; pour
que la comparaison puisse donner des résultats valables il
faut que les repères temporels et spatiaux soient identiques.
Dans ces conditions l'emploi de la méthode comparative fait
apparaître les vrais problèmes et permet d'établir
un questionnaire de recherches. Mais dans ses travaux Bloch a souvent
recours à un comparatisme moins précis et plus universel.
Il compare la féodalité européenne à
la féodalité asiatique, il puise chez Frazer des exemples
concernant les aspects magiques du pouvoir royal, il compare la
situation en Europe après la fin des invasions avec les tempêtes
soulevées par l'expansion annamite ou siamoise au XIVe siècle.
Ainsi, il voudrait voir dans le comparatisme un instrument du rapprochement
de l'histoire avec le statut d'une science - et dans ce cas la méthode
oblige. Mais, de plus, il aime la comparaison. On ne sait pas si
l'ogre de la fable, outre la chair humaine, aime aussi la comparaison
: si ce n'est pas le cas, c'est dommage .
On peut affirmer, sans aucun doute, que l'histoire comparée
n'est pas pour Bloch un domaine séparé. S'il parle
parfois d'elle comme d' "une discipline toute scientifique
", il ne s'agit, en fait, que d'une méthode de pensée.
Et peut-être aussi d'une réorganisation du travail
et du discours historiques qui donnerait à leurs résultats
un caractère comparable.
En souhaitant que les phénomènes et les processus
historiques soient " compris ", Marc Bloch s'oppose au
refus d'engagement théorique des descriptions idiographiques.
Ce n'est pas chez Dilthey qu'il faut chercher ses inspirations -entre
le verstehen et le comprendre il y a seulement une équivalence
de dictionnaire - mais plutôt dans le positivisme français,
dans les idées d'Auguste Comte. Dans la pensée du
début du Xxe siècle s'est installée pour de
bon la conviction que la logique de la connaissance scientifique
est la même pour l'étude de la nature et pour celle
de l'homme. Ainsi toutes les démarches théoriques
-implicites et explicites- de Bloch sont-elles enracinées
dans une certaine idée de la science. C'est lisible même
au niveau de la forme. Il emploie très souvent des métaphores
tirées du domaine des sciences exactes ou des sciences de
la vie, il se réfère à l'embryologie, à
la physique, à la médecine. Dans les changements qui
ont lieu dans l'épistémologie scientifique sous l'impact
de la théorie d'Einstein il voit un argument en faveur du
rapprochement entre les sciences de la nature moins sûres
d'elles-mêmes et les sciences de l'homme qui, grâce
au développement de l'analyse critique, gagnent en précision.
En histoire, il s'agit d'exclure l'erreur et le mensonge -les meilleures
pages du Métier d'historien sont consacrées à
ce sujet. Bloch y voit l'originalité des sciences humaines
par rapport aux sciences naturelles. " La critique du témoignage
-écrit-il en 1934- fidèle outil des sciences humaines
est, par opposition aux sciences de la nature, l'instrument original
de nos expériences. " A la poursuite de la vérité
menée par l'historien il attribue une certaine dimension
morale, il la considère comme une valeur en soi. A Fougères,
pendant la dernière guerre, il terminait son apologie de
la méthode critique par des paroles d'un émouvant
optimisme : " L'histoire a le droit de compter parmi ses gloires
les plus sûres d'avoir ainsi, en élaborant sa technique,
ouvert aux hommes une route nouvelle vers le vrai et, par suite,
le juste ".
J'ai pris les écrits de Marc Bloch comme un texte global
et un document sur l'homme. Un tel parti a des faiblesses, j'en
suis conscient. Pour faire voir et pour comprendre le savant, l'enseignant,
l'organisateur du mouvement intellectuel, il faudrait employer d'autres
documents, avoir recours aux souvenirs, à sa correspondance,
aux archives personnelles. Si j'aborde maintenant, de façon
sûrement trop rapide, sa biographie, c'est seulement pour
poser le problème de la mort de Marc Bloch en tant qu'un
texte dont la lecture est indispensable pour comprendre l'homme
et l'historien. Son testament, un grand document de notre temps,
nous dit de quelle façon il voyait sa propre fin ; les témoignages
des compagnons de ses derniers moments nous disent l'atrocité
vécue et assumée de sa mort. Ces documents ne se laissent
pas résumer : je me borne à dire la clarté
qui en émane et l'étonnant accord entre l'imaginé
et le vécu. Toutes paroles ne sauraient être que trop
pathétiques et tout incite au silence. Si je me décide
à le rompre, c'est pour jeter un regard sur la biographie
de l'historien du point de vue du drame final : appliquer la méthode
de la rétrogression, tant aimée par lui, à
sa propre biographie.
Elle apparaît comme le curriculum vitae classique d'un homme
de l'université. Fils d'un professeur de l'université,
il suit ses traces en passant par la grande pépinière
de l'élite intellectuelle française de la rue d'Ulm.
Ensuite l'enseignement dans le secondaire, la Grande Guerre, la
chaire à l'Université de Strasbourg, le passage à
la Sorbonne, la renommée internationale de ses recherches,
la participation aux grandes aventures intellectuelles françaises
et surtout à la création des Annales et la formation
de ce que, dès le début de l'existence de la revue,
ils ont -Lucien Febvre et lui- appelé " l'esprit des
Annales ". . On peut dire que tout cela correspond bien à
l'idée du succès académique. Et puis vient
cette image des rues de Lyon pendant la guerre : " Marc Bloch
avec son pardessus au col frileusement relevé, sa canne à
la main " participant au drame et à la vie quotidienne
de la résistance, changeant de pseudonymes et de faux papiers.
Georges Altman rapporte ce souvenir : " Ainsi imaginez cet
homme fait pour le silence créateur, pour la douceur studieuse
d'un cabinet plein de livres, courant de rue en rue, déchiffrant
avec nous dans une mansarde lyonnaise le courrier clandestin de
la Résistance " Bien sûr, beaucoup d'universitaires
français participaient à la Résistance, mais
la place de ce professeur à la Sorbonne, d'âge avancé
- déjà dans l'Etrange défaite il se dit "
vieil historien "- semble se situer sur un haut registre non
seulement en raison du moment final, mais aussi parce qu'il effectuait
le choix conscient du courage, du risque, du service, du sacrifice.
Chercher à comprendre son attitude est-ce poser une question
inutile et superflue ?
Il considérait le travail d'historien comme un métier
au service des hommes. Après Henri Pirenne, l'historien qu'il
admirait le plus et qu'il considérait comme son maître,
il répétait souvent que le vrai historien doit être
toujours tourné " vers la vie " et que la logique
même de la recherche historique impose l'attention au présent.
Rarement apparaissent sous sa plume des prises de position politiques
; ce n'est que dans l'Etrange défaite que, sous la fraîche
impression de la débâcle de la France, il fait un bilan
politique, dans lequel il n'épargne pas les élites
militaires et sociales de son pays, mais analyse aussi les mécanismes
de l'égoïsme de classe de toutes les couches de la société
française. Il rappelle les rêves, les illusions et
les déceptions de sa génération : les espoirs
investis dans le syndicalisme et la déception de le voir
incapable de dépasser l'horizon des revendications matérielles,
la sympathie de l'enthousiasme pour le Front populaire et l'amertume
des illusions dissipées. Face aux événements,
en particulier ceux auxquels il participait, il se sentait obligé
- par solidarité avec les historiens futurs- de porter témoignage.
Pendant les deux guerres il observe attentivement et prend des notes
: l'Etrange défaite reste le modèle d'un livre sur
le temps présent, par l'admirable jonction d'une analyse
politique et d'une réflexion sociologique accompagnée
d'un témoignage précis sur ce qu'a vu et su le plus
ancien capitaine de l'armée française sur la défaite
de son pays. Mais en plus de la volonté de témoigner
il y a aussi l'engagement.
On est frappé en lisant les notes de Bloch sur la première
et la seconde guerre par le sérieux avec lequel il parle
de son service militaire et du métier militaire en général.
C'est simple : la guerre est " une chose à la fois horrible
et stupide " mais l'impératif de défendre son
pays dicte le comportement du citoyen sous les drapeaux. En 1939
s'y ajoutaient l'hostilité au régime totalitaire,
la résistance aux dictatures. Ce libéral et républicain
est un de ceux pour qui " La Marseillaise n'avait pas cessé
de souffler, d'une même haleine, le culte de la patrie ".
Il dit que personne n'a le droit de se soustraire aux sacrifices
pour son pays. Dans le testament écrit le 18 mars 1941 à
Clermont-Ferrand il a affirmé : " Attaché à
ma patrie par une tradition familiale déjà longue,
nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable,
en vérité, d'en concevoir une autre où je puisse
respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimée et servie
de toutes mes forces. " C'était une constatation et
une explication. Et puis il en existait une autre. Agnostique convaincu,
il demandait que ses funérailles aient un caractère
laïque. Mais en face de la mort, en face de l'antisémitisme,
de l'idéologie de l'anéantissement total du peuple
d'Israël il dit avec force qu'il est né Juif.
On ne peut pas oublier que l'enfance et la jeunesse de Marc Bloch
se passent à l'époque de l'affaire Dreyfus. C'est
elle qui a défini les traits de toute une génération.
Bloch dit explicitement qu'il a le sentiment d'appartenir pleinement
à la génération de " l'Affaire ",
ce qui le rapprochait à l'Ecole Normale Supérieure
beaucoup plus de ses aînés que des promotions suivantes.
Le souvenir de l'Affaire ne pouvait pas ne pas marquer Bloch pour
la vie. La souscription pour le monument du colonel Henry dans les
années 1898-1899 rend bien compte de l'ambiance de ce temps
: les " vrais Français ", les " Français
de France " criaient alors " Vive la France ! mort aux
Juifs ! " . Et aussi : " Juif n'est pas Français
", les Juifs sont des sans-patrie, les Juifs sont l'antithèse
de l'armée. C'es à ce discours aberrant qu'il répondait
quarante ans plus tard, dans une page de l'Etrange défaite
disant : " Je suis Juif ( ) Je n'en tire ni orgueil ni
honte ( ). Je ne revendique jamais mon origine que dans un
cas : en face d'un antisémite . " Si je pense que pour
ce soldat et résistant, fils et petit-fils de combattants
pour la France, le judaïsme intervenait dans ses choix de citoyen,
ce n'est pas en tant que condition menacée, mais en tant
qu'argument : une façon de réaffirmer que se tenant
prêt à servir sa patrie, il s'identifiait avec une
terre, des hommes, une civilisation, la France.
Mais la vie de Marc Bloch se présente aussi comme un message
sur la place de l'historien dans la cité. Elle ne va pas
de soi. L'historien en sait trop sur le jeu politique, sur l'écart
entre les programmes et les réalisations, entre le voulu
et le possible, pour ne pas éprouver une certaine gêne
à s'engager. Il n'en sait que trop, aussi, sur les abus de
l'utilisation de l'histoire à des fins douteuses pour ne
pas vouloir que sa discipline se tienne à l'écart
du forum. Marc Bloch qui dilexit veritatem pensait que la poursuite
de la vérité doit prédisposer à la défendre
et à la servir dans la vie, que l'histoire et l'historien
doivent être au service du vrai et du juste, de la liberté
et de la fraternité des hommes. Je ne crois pas être
infidèle à sa pensée en disant que, après
tout, on peut mourir pour Dantzig. Je crois ce message important
: il est fondé sur l'unité de la vie et de l'uvre
d'un grand historien.
Bronislav Geremek